Louis Hébert: de la terre à la bière

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Un brasseur-défricheur, une charcutière singulière et un éleveur-provocateur, un maraîcher-guerrier. Louis, NathalieBernard et Marc-André ont choisi de faire les choses autrement. Et de revenir aux bases, à des méthodes de travail plus simples et plus naturelles afin de nourrir les Québécois à hauteur d’homme et de femme. Voici leurs histoires.

Portrait de Louis Hébert, agriculteur et brasseur à La Chouape 

Texte d’Audrey Lavoie
Photo de Maude Chauvin | maudechauvin.com

«Ma famille s’est établie ici en 1881», raconte fièrement Louis Hébert, dès mon arrivée sur sa ferme, par un beau lundi de juillet. Louis est de la sixième génération à travailler sur la terre du Rang Double, à Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean. C’est là qu’il a grandi et c’est là que grandiront Juliette et Charlotte, ses fillettes de trois et d’un an.

La ferme des Hébert a été une ferme d’autosuffisance, comme c’était courant dans le temps de l’aïeul de Louis. Elle a été, quelque temps, une ferme laitière, et on y a élevé des boeufs jusqu’à l’année dernière. Mais aujourd’hui, seuls les animaux sauvages s’y promènent. «On a des chats sauvages, des marmottes dans les champs et une corneille albinos! me raconte Louis, en tentant d’apercevoir le volatile tout blanc. C’est capoté!»

Depuis une centaine d’années, les Hébert se spécialisent dans les grandes cultures céréalières et, depuis que Louis est à la barre, l’entreprise familiale brasse de nouvelles affaires: de la bière!

Connue et reconnue sous le nom de La Chouape – qui tire son nom de la rivière Ashuapmushuan, qui borde la ville de Saint-Félicien –, l’entreprise est l’une des trois fermes brassicoles du Québec, et la seule, jusqu’ici, à faire de la culture biologique. Sur cette terre jeannoise de 400 acres, Louis cultive de l’orge, du sarrasin, du blé, de l’avoine, ainsi que du houblon, une plante grimpante qui prolifère en rangs dans sa microhoublonnière. Avec ces produits, il brasse des bières de toutes les couleurs: blanche, noire, blonde et rousse.

L’idée n’est pas tant de faire un produit de A à Z ou d’être autosuffisant, mais de rendre sa ferme viable, tient à souligner l’agriculteur-entrepreneur de 36 ans aux allures citadines. «C’était le fun pour nous parce qu’on avait déjà les céréales. Peu de gens savent que la bière est élaborée à partir de céréales. Tout le monde l’associe au houblon. Mais c’est la céréale qui va donner du corps à ta bière.»

Malgré sa passion évidente et le fait qu’il a commencé à travailler sur la terre à l’âge de 10 ans, Louis ne se voyait pas devenir le propriétaire de la ferme un jour. Alors qu’il fait ses études en ingénierie, il participe à un échange étudiant à Strasbourg. «J’ai découvert en Europe une autre vision des artisans et de la terre. Là, les fermes familiales sont plus petites et plus diversifiées qu’au Québec. Dans mon coin, la mentalité est souvent d’avoir le plus de terres possible pour pouvoir acheter et rentabiliser les machines», déplore Louis, qui ne se retrouve pas dans le modèle industriel agricole de la Belle Province.

Toujours en Alsace, il visite une brasserie, à Cronenbourg, et comprend l’important lien entre les céréales et la bière. Comme il est le fils d’un producteur de céréales et passionné de bière, la graine germe.

Après six ans d’exode en Europe et à Montréal, où il ne se sent «pas à [sa] place», il rentre au bercail. Et c’est comme brasseur qu’il revient à la terre.

Au début, il fait ses classes. Il apprend son métier et teste différents cultivars de céréales qui se prêtent mieux à la production de bière. En 2008, épaulé par sa conjointe, Marie-Ève Séguin, il fonde La Chouape. L’année suivante, il prend officiellement les rênes de la ferme.

En six ans, le couple ne chôme pas : il gère une ferme, une microbrasserie, un bistro sur le boulevard Sacré-Coeur où on vend la bière… L’entreprise a maintenant plusieurs ramifications. S’ajoutent à cela deux enfants. «On s’est essoufflés et, avec de jeunes enfants, on est encore plus essoufflés», avoue sa conjointe, qui vient de se joindre à nous.

«Les nuits sont dures! renchérit Louis, avant d’éclater d’un rire sincère. On a “rushé”. Alors avant de s’embarquer dans quelque chose d’autre…»

Ce quelque chose d’autre, c’est le salon de dégustation dans lequel nous nous trouvons. Ce petit bâtiment tout neuf, qui jouxte la brasserie, devait servir à recevoir des touristes et des amateurs de broue directement à la ferme. Mais le projet a été mis en veilleuse. «On se concentre sur les enfants», poursuit Louis.

Et quand le fermier en a vraiment marre, il part en tracteur dans le champ. «La vie de fermier, c’est plus zen, dit Louis, en comparant ses métiers d’agriculteur et de brasseur. J’aime ça brasser, mais c’est exigeant… Il y en a qui trouvent ça super hot – comme le métier de chef – mais tu fais pas mal de vaisselle! Quatre-vingts pour cent de ton temps, tu laves des cuves, tu travailles dans l’humidité et la chaleur… C’est une réalité que les gens ignorent.»

Cela ne l’empêche toutefois pas de s’éclater et d’essayer de nouvelles recettes. «L’an passé, on a fait pousser de l’absinthe. Depuis deux ans, on fait une bière sure aux bleuets et, cette année, on va essayer le cassis», me raconte le brasseur-fermier, en me faisant visiter la microbrasserie, où nous sommes entrés munis de bottes, d’un filet à cheveux et de lunettes de sécurité.

Là, dans l’humide local où sont produits 800 hectolitres de bière par année, deux brasseurs s’affairent. C’est que cette année, débordé, Louis a dû engager du personnel.

À la fin de la visite, il me montre avec enthousiasme les jolies étiquettes, dessinées par Martin Bureau, un artiste du coin. Chacune raconte une histoire inspirée de la vie sur la ferme. L’une représente le monstre mythique du lac Saint-Jean – qui s’appelle Ashuap! –; une autre rend hommage à la marmotte, qui se promène partout dans les champs; une autre encore, éclatée, montre des chats sauvages en habit d’astronaute, une référence à une histoire que Louis a glanée sur le web et qui disait qu’un chat sur trois serait d’origine extraterrestre… Voilà qui expliquerait leur grand nombre dans les environs, dit-il à la blague. Qui sait, la prochaine bière sera peut-être illustrée d’une corneille albinos!


 

Cet article est paru initialement dans le numéro 1, Les origines, en octobre 2014.