La poutine sur le divan

Poutine_Maxime Juneau

Frites. Sauce brune. Fromage en grains. Nous sommes nombreux à avoir besoin de manger notre poutine toutes les semaines ou tous les mois. Ce plat est-il plus qu’un simple classique des fast-foods? Enquête psychosociologique sur un archétype gastronomique bien de chez nous.

Texte de Marie-Sophie L’Heureux
Œuvre en papier de Claude Lafortune
Photo de Maxime Juneau – letatbrut.com

«Poutinodépendance»

«J’ai parfois besoin d’une poutine tous les deux jours. Ça peut sembler excessif, mais je deviens vite en manque», explique Amy, une Québécoise anglophone installée au comptoir de Mange-moi Poutinerie et bar à burgers, établissement qui sert la poutine au porc effiloché La Cochonne, récipiendaire du prix Meilleure poutine de Montréal en 2014.

«La poutine, c’est le crack de la bouffe», confirme Thierry Rassam, fondateur avec Na’eem Adam de la Semaine de la poutine de Montréal et de Toronto, événement tenu en février, au cours duquel est remis le prix mentionné ci-dessus.

«Tout le monde aime ce qui est gras et salé, souligne Marie Watiez, psychosociologue de l’alimentation et chargée de cours au certificat en gestion et pratiques socioculturelles de la gastronomie à l’Université du Québec à Montréal. La poutine, c’est comme la tartiflette des Français. Elle suscite une telle saturation de textures et de saveurs pour les papilles et le palais que le plaisir de la déguster s’en voit décuplé.»

Transgresser les normes

La poutine, outre son caractère festif, a quelque chose de réconfortant. «On tient la Semaine de la poutine en février pour cette raison, indique Thierry Rassam. Il fait froid, il y a encore beaucoup de neige et les gens commencent à être vraiment tannés de l’hiver. On apporte un petit quelque chose de joyeux à cette période creuse.»

Mais n’aime-t-on pas aussi la poutine parce qu’elle permet de défier les interdits alimentaires? «On se fait dire sans arrêt ce qu’il faut manger ou ne pas manger, note Thierry Rassam. On doit aller au gym, éviter la cigarette, manger ceci, mais pas cela… Quand on dévore une poutine, c’est l’instinct animal qui ressort. On se laisse aller à la décadence la plus totale.»

«La transgression est le caractère psychologique fort de la poutine, rapporte Marie Watiez. Plus un aliment est interdit, plus il est attirant. La poutine, c’est complètement à l’opposé des paradigmes alimentaires plutôt rigides des Français», ajoute la psychosociologue de l’alimentation, elle-même Française. «C’est une puissante transgression des normes nutritionnelles, et la transgression de la norme est l’élément central du plaisir.»

Keep calm and eat a poutine

Quand on a vraiment faim, on sait qu’une poutine nous comblera. «Il y a une forte anticipation de la satiété à l’idée de manger ce plat, précise Bernard Aurouze, directeur du centre de recherche de l’Institut d’hôtellerie et de tourisme du Québec. Dans la tête d’un Québécois, depuis des générations, la pomme de terre est associée à ce qui rassasie, tout en étant économique.» Et le fromage là-dedans? «Le fromage contient des protéines, explique-t-il. Le cerveau anticipe ainsi la satiété à partir de la combinaison fromage-sauce-frites.» Une satiété physique… et psychologique!

«Et sociale! d’ajouter Marie Watiez. La poutine rassemble puisqu’elle se partage bien. Chacun y va de sa fourchette dans l’assiette, après une soirée bien arrosée ou une compétition sportive exigeante appelant une récompense. C’est un geste très social que de manger une poutine.»

L’affection des Québécois pour la poutine découle aussi grandement du fait que, dans l’assiette ou le contenant de styromousse, ils trouvent un peu d’eux-mêmes. «La poutine est un plat qui s’inscrit très logiquement dans l’histoire du Québec et dans l’évolution de notre alimentation, explique Bernard Aurouze. La pomme de terre est très consommée ici depuis des siècles, et, étant donné notre identité plutôt nordique, nous sommes friands des plats en sauce.»

Plus qu’un vulgaire assemblage de patates frites, de sauce brune et de fromage en grains, notre poutine nationale est un plat identitaire à forte connotation psychosociologique, et qui nous rappelle à quel point il peut être bon… de manger ses émotions!


 

Cet article est paru initialement dans le numéro 1, Les origines, en octobre 2014.

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Claude Lafortune_Maxime JuneauEn coulisses

Claude Lafortune, animateur des émissions jeunesse L’Évangile en papier et à Parcelles de soleil, a créé l’oeuvre dont la photographie accompagne l’article. «Pour m’aider à réaliser la première poutine en papier de ma carrière, j’ai dû en manger une, a-t-il avoué à Caribou. La troisième de ma vie! Puisque la poutine est le plat préféré des Québécois, je n’avais pas d’autre choix que de la faire jaillir du coeur même de la fleur de lys.»