Accord commercial Canada-UE: la colère des fromagers artisans québécois

On peut dire sans exagérer que les fromages européens débarquent chez nous comme des éléphants dans un jardin de porcelaine. La renaissance des terroirs québécois est encore fragile et le marché québécois est petit.

Texte de Roméo Bouchard
Photo de Maude Chauvin

L’annonce de l’ouverture des frontières canadiennes aux fromages fins d’Europe risque, en effet, d’ébranler l’industrie des fromages artisans québécois, un fleuron de la renaissance des terroirs québécois depuis une vingtaine d’années.

L’attrait des productions artisanales, de proximité et de qualité est telle au Québec que l’offre ne suffit plus à la demande, et cela, malgré le fait que l’agriculture industrielle rafle encore presque tous les fonds publics alloués à l’agriculture. Le Québec compte maintenant plusieurs centaines de fromages fins, artisans, fermiers, biologiques, au lait cru ou thermisé ou pasteurisé, à pâte molle ou ferme, affiné ou non : Louis d’Or, Au Gré des Champs, Pied-de-Vent, bleu d’Élizabeth ou de La Moutonnière, tomme du Kamouraska et bien d’autres. Sans compter les fromages fins produits par les transformateurs industriels tels la coopérative Agropur, Saputo ou Lactantia qui sont à l’oeuvre partout en Amérique: le Québec n’en est plus au cheddar traditionnel et au fromage en grains – encore que ce dernier demeure l’ingrédient-clé d’un met chouchou des Québécois, la poutine!

L’Amérique, capable du meilleur comme du pire

Le système d’appellation contrôlée est en place. L’appellation biologique existe depuis plusieurs années et progresse rapidement chez les productions de céréales, de sirop d’érable, de canneberges, de bleuets, de lait, de porcs et d’agriculture soutenue par la communauté.

Le terme valorisant «fromage fermier» est en préparation, les fromages fabriqués avec le lait de vaches de race canadienne ont leur appellation de spécificité (AS) depuis peu, et, à l’instar de l’agneau de Charlevoix, le maïs sucré de Neuville devrait recevoir prochainement son appellation d’indication géographique protégée (IGP).

Les livres, revues, documentaires, émissions qui présentent les artisans et le terroir des différentes régions du Québec ne se comptent plus. Un documentaire intitulé Le goût d’un pays sort présentement sur les écrans, dans lequel Gilles Vigneault et Fred Pellerin font l’éloge du sirop d’érable et de ce qu’on a longtemps appelé le «sucre du pays», à la recherche de la saveur naturelle du Québec et de ses habitants.

L’Union paysanne, en dépit du monopole de représentation syndicale accordé à l’Union des producteurs agricoles (UPA), cherche à regrouper et défend de son mieux les producteurs paysans et les citoyens en faveur d’une agriculture paysanne depuis l’an 2000.

L’Amérique est capable du meilleur comme du pire: il ne faut pas croire qu’on n’y trouve que des fidèles de Monsanto et des mangeurs de «Kraft Dinner»!

La tempête provoquée par l’accord commercial Canada-UE vient du fait que le coût des fromages fins québécois, surtout les fromages artisans et fermiers, est notablement plus élevé que celui des fromages fins européens qui débarqueront sur le marché québécois et dont plusieurs seront de fabrication industrielle. La cause en est l’inégalité du soutien public en Europe et chez nous, et surtout, l’impact de la gestion de l’offre, toujours en vigueur au Canada et au Québec, sur le prix du lait.

En raison de ce système, le prix du lait destiné à la transformation et des quotas de production est fixé par la Régie des marchés agricoles et les fromagers artisans se voient même forcés de racheter leur propre lait au prix officiel majoré par les frais d’une mise en marché collective qui leur sont imposés même s’ils doivent assurer eux-mêmes leur propre mise en marché. La plupart d’entre eux, qui doivent trimer dur pour se faire une place dans un marché relativement petit au Québec, ne sauront soutenir la compétition avec les fromages européens, ici au Québec, et a fortiori en Europe, même si la qualité de leurs fromages et leurs normes d’affinage sont souvent avantageusement comparables.

C’est la panique, et ce ne sont pas les vagues compensations promises par le gouvernement canadien qui peuvent calmer le jeu.

Compétition meurtrière

Mais la gestion de l’offre, malgré ses rigidités et sa gestion discutable, demeure la meilleure protection contre le dumping des produits alimentaires étrangers… et les fermes à mille vaches! Les producteurs de lait européens l’ont appris à leurs dépens. En définitive, c’est ce système de gestion de l’offre que les ententes de libre-échange sont en train de miner par l’ouverture croissante des frontières pour les produits alimentaires. Le député européen José Bové l’a longtemps répété: il faut sortir l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de l’agriculture! Or c’est tout le contraire qui se produit.

Le même José Bové, lors de son récent passage au Québec, s’inquiétait pour les contrefaçons de fromages d’appellation européens qui se multiplient déjà en Amérique. Mais n’est-il pas inévitable qu’une ouverture des frontières finisse par éroder et même banaliser les produits d’appellation d’origine. Roquefort et Larzac ne veulent pas dire grand-chose pour un Américain ou même un Québécois.

S’il fallait une preuve supplémentaire pour démontrer que ces ententes de libre-échange, dans leur teneur néolibérale, ne sont rien d’autre que le champs libre à la compétition meurtrière entre les régions, entre gros et petits, et entre petits eux-mêmes, eh bien, la voici!

***
Roméo Bouchard est ex-président et cofondateur de l’Union paysanne. Ce texte a été publié dans la Tribune Idées du journal
Le Monde le 6 novembre 2016.