Denise Pelletier: portrait d’une femme qui embellit le quotidien

Je me suis souvent arrêtée chez elle depuis vingt ans. Avec mon microphone alors que j’étais à la radio, mon carnet de notes pour l’écriture d’un livre et par amour du pain. Je la voyais, tantôt aux commandes de la boulangerie Niemand, tantôt penchée sur son joli jardin. Toujours active, jamais agitée. On parlait un peu, jamais assez. Pour Caribou, nous avons pris le temps.

Chronique d’Hélène Raymond
Photos de Julie Houde-Audet

L’automne était derrière; il ne restait que quelques heures avant qu’il ne cède sa place à l’hiver. Le jour tombait rapidement sur les champs déjà enneigés. Kamouraska s’endormait.

Denise Pelletier m’a ouvert la porte de sa grande maison. Cette porte devant laquelle passent des milliers de personnes chaque été pour accéder à la boulangerie, sur le côté. Niemand, du nom de l’amoureux-boulanger formé en Allemagne, est un des arrêts les plus populaires du Bas-Saint-Laurent. Hors-saison, entre novembre et avril, les pas se font plus rares sur la grande galerie. Le silence peut enfin occuper l’espace alors que le soleil couchant dessine les contours de l’Île aux Corneilles, juste en face, à quelques brasses de la maison. Chez plusieurs de ces artisans qui travaillent d’arrache-pied tout l’été, l’hiver est synonyme de repos. Chez elle, il devient saison d’introspection.

Quand la chef d’entreprise est en congé, la peintre réintègre son atelier et renoue avec «sa vocation». Formée en arts visuels, remarquable illustratrice botanique, Denise Pelletier consacre une grande partie de ses œuvres à la mise en valeur de la flore locale. Des aquarelles de branches d’argousier, posées sur le chevalet de l’atelier, en sont une autre preuve.

À quelques pas, chez Côté Est, le restaurant de sa fille Perle Morency et de son conjoint Kim Côté, les œuvres de Denise ornent les murs: «Ce qu’on apprête en cuisine est exposé aux regards. Sur les murs comme dans les assiettes. Quand je présente le menu, il m’arrive de suggérer au client de se retourner pour mieux comprendre ce dont je parle», explique Perle qui souligne que manger avec les yeux peut signifier beaucoup plus que saliver devant son plat.

«J’aurais voulu naître au XVIIIe siècle, faire partie de ces longs voyages sur des navires à voiles déployées à la découverte de plantes fabuleuses vers des terres inconnues… À cette époque, l’illustration botanique avait une importance primordiale: la photographie n’était pas connue, l’artiste peintre se voyait alors indispensable aux besoins du scientifique». –Denise Pelletier. L’illustration botanique «ou le miroir des plantes». Quatre-Temps, la revue des Amis du Jardin botanique de Montréal vol.19, no.4.

Denise voit ce que nous ne voyons pas. Ou ce que nous ne prenons pas le temps de voir. Les heures passées à observer la nature, à dessiner dans les moindres détails fruits, feuilles ou tiges donnent des images magnifiques, qu’elle peaufine dans les moindres détails dans le confort de l’atelier. Et ce sont ces illustrations qui distinguent la mise en marché de tout ce qu’on vend à la Boulangerie Niemand. Le fruit d’une gelée, d’un vinaigre ou d’une confiture ne se trouve pas que dans le pot! Il l’orne et l’embellit. «Mon but c’est de faire de la beauté jusque dans la mise en valeur du produit. La calligraphie est soignée, tout comme le lieu. Entrer ici doit relever de l’expérience.»

La démarche est exigeante, rigoureuse. Le caractère précieux des farines brutes comme des fruits sauvages se révèle. Et les cueilleurs du coin savent que leur récolte trouvera preneur quand ils franchissent la porte, leurs paniers chargés de champignons, de bleuets, de prunes.

Une œuvre d’équipe

Dès l’ouverture, en 1995, Jochen Niemand a eu l’audace de proposer des pains différents de ce qu’on trouvait généralement à l’époque. La saveur du levain de seigle; des pains de grains entiers, denses, enrobés dans les graines de sésame ou, mieux encore, de tournesol ou de citrouille. Plus «locales». La réponse régionale a été immédiate; le reste a suivi. Et ce lieu de passage que représente le commerce est devenu la voie de communication pour la peintre: «Dans le fond, c’est une constante opération de séduction!» nous dit Denise. Perle complète: «Nous ne sommes pas sur des effets de mode mais plutôt sur le classicisme à travers l’art botanique, comme à travers le soin que nous apportons à la restauration des maisons de bois que nous habitons».

Pour quelques mois encore, l’artiste recharge ses batteries alors que le rythme de travail ralentit rarement pour Perle et Kim, même si les portes du restaurant sont fermées en hiver. Elles bâtissent ensemble d’autres projets. Denise rêve de pains qu’on laminerait comme de la dentelle; si fins que la tranche laisserait passer la lumière et qu’on pourrait y voir le détail d’une feuille. Elle parle avec enthousiasme de cette toile de lin qui servira à l’impression de linges à vaisselle: «Je veux rendre l’art accessible de toutes les manières, faire entrer le beau dans le quotidien. Je veux des sourires, des gens heureux».

Je suis repartie, réchauffée par le thé, la saveur du pain d’épices en bouche, il faisait nuit noire. En me disant que ces rencontres d’hiver font du bien à l’âme.

Boulangerie Niemand
82, avenue Morel, Kamouraska

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Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.