Faire les sucres comme dans le temps

Roméo Bouchard, Marc Séguin et Izabel Zimmer profitent du passage de l’hiver au printemps pour vivre le miracle de la production du sirop d’érable, à petite échelle. Un rituel identitaire fondateur aux yeux de ces acériculteurs atypiques qui ont la passion de l’érable dans le sang!

Texte de Karina Soucy et Nicolas Paquet
Photos de Maude Chauvin

Roméo Bouchard: un goût d’autonomie

Partout au Québec, il y a encore des résistants qui honorent la générosité de la nature et gardent vivante la façon traditionnelle de «faire les sucres», telle que nous l’ont enseignée les premiers peuples du nord du continent. Dans certaines familles, ce savoir-faire est transmis en héritage aux enfants. C’est le cas dans le rang Mississippi, à Saint-Germain-de-Kamouraska, où depuis 34 ans, Roméo Bouchard, écrivain militant, et son fils Géronimo font bouillir l’eau d’érable de la plus artisanale des manières. À tour de rôle, ils entassent les bûches dans le petit poêle situé le long du mur de leur cabane, côté soleil levant. Ce faisant, ils discutent sans arrêt, de tout et de rien.

«Au Québec, les gens vivent à l’envers. On devrait travailler l’été et se reposer l’hiver, profiter du temps froid pour lire, pour passer du temps avec les enfants. On n’assume pas notre climat, on n’assume pas le fait qu’on vit dans un pays nordique», philosophe Roméo tout en observant, par l’ouverture du toit qui laisse s’échapper la vapeur, les nuages à l’extérieur.

En ce début d’avril plutôt froid, une journée ensoleillée serait la bienvenue pour «réveiller» les érables. C’est que pour assurer une récolte abondante de sucre du pays, il faut des conditions climatiques très précises. Quelques degrés de plus ou de moins feront toute la différence entre une bonne année et une récolte médiocre.

«En regardant ça de l’extérieur, les gens peuvent dire “C’est beau, faire les sucres à l’ancienne.” Mais y faut travailler. Y faut bûcher un an d’avance pour avoir assez de bois pour bouillir», précise Géronimo.

À la sortie de l’adolescence, le fils Bouchard l’a appris «à la dure»: il traînait les troncs d’arbre sur son dos, sans l’aide d’un cheval et sans se servir du quatre-roues qu’il utilise aujourd’hui.

La minuscule bâtisse où le père et le fils font bouillir la sève, au cœur de l’érablière, peut accueillir à peine quatre ou cinq personnes à la fois. Au nord, on aperçoit le fleuve Saint-Laurent glacé entre les fissures des planches grisonnantes. Roméo pose la cafetière sur la cuisinière dans laquelle crépite un autre feu. Il a eu envie de posséder cette cabane pour satisfaire son désir d’autarcie. Malgré le passage des années, une chose n’a pas changé: chaque printemps lui réserve une surprise, en ce qui concerne la quantité de sirop obtenue. «Une année, on peut faire 30 gallons, et l’autre, on force pour arriver à en remplir une dizaine», raconte Géronimo, qui connaît tous les arbres par coeur. Il faut dire qu’il a «fait» ses premiers sucres à l’âge de quatre ans…

Même si l’érablière compte 400 entailles, à la chaudière, dans un terrain accidenté, Géronimo persiste à travailler sans électricité et demeure critique, tout comme son père, à propos de la surmécanisation des procédés acéricoles. «À cause de l’industrialisation qu’on a connue ces 15 dernières années, le sirop d’érable est devenu un produit complètement trafiqué, qui ne correspond plus à rien au point de vue de la nature et de la santé», lance Roméo. Selon les deux hommes, chaque sucrier travaille avec la nature à sa façon et peut obtenir des saveurs spécifiques. «Mais faire comme nous, c’est sûr que ce n’est pas rentable», précise Géronimo. Pourtant, ils continuent à produire, coûte que coûte, de manière marginale, leur sirop d’érable.

La suite… Pour découvrir l’histoire acéricole du peintre et écrivain Marc Séguin et celle de la photographe Izabel Zimmer, il faut vous procurer le numéro 5 de Caribou, Nordicité.