Le terroir de la Côte-Nord, à la mesure de la nature

Cherbourg-Marseille: un peu plus de 1000 kilomètres. Tadoussac-Kegaska: près de 850 kilomètres. Dans le premier cas, vous aurez traversé la France. Dans le deuxième, les deux-tiers d’une région québécoise: la Côte-Nord. Après, il y a tous ces villages de la Basse-Côte où se succèdent des communautés autochtones, des villages anglophones, francophones. Jusqu’à Blanc-Sablon. Comme ailleurs, on se préoccupe d’approvisionnement, d’autonomie alimentaire, de développement régional. On discute de terroir aussi! Une récente rencontre a permis de discuter de ces enjeux.

Texte d’Hélène Raymond
Photo fournie par Steve Dubreuil

«C’est beau, gros, diversifié», comme le dit un habitué. On y débarque des crustacés, des mollusques mais beaucoup moins de poissons depuis l’effondrement des stocks de morue. Dans la bouche de qui reprend les mots de Jacques Cartier, c’est la «terre de Caïn», une terre stérile. Et pourtant!

Alors que les travaux de mise en valeur de la production régionale se sont multipliés dans toutes les régions du Québec depuis un quart de siècle, les Nord-Côtiers semblent se demander de quoi se forge leur identité alimentaire. Plusieurs cherchent ce qu’ils auraient à proposer.

Quand on y pense, ce terroir nordique est riche. Il existe. Il repose sur la présence des Autochtones; sur un «jeune patrimoine culinaire», sur des savoir-faire uniques. Il s’appuie aussi sur ces milliards de baies sauvages rouges, orangées, noires, bleutées; se cache dans des forêts immenses, dans une mer aussi grande que le ciel et des centaines de lacs et de rivières.

Les élevages sont rares. Malgré quelques vaines tentatives d’implantation de troupeaux laitiers à Sept-Îles et Baie-Comeau au début du XXe siècle. Quelques fermes maraîchères ont le vent dans les voiles. La production fromagère? Disparue depuis longtemps. Mais les archives colligées par Steve Dubreuil*, anthropologue au Musée régional de la Côte-Nord et son complice, l’historien Guy Côté, révèlent des trésors: «Eh oui, on produisait du fromage à Anticosti, et ce au moins depuis 1907. Et ce n’est pas exclusif à l’île, puisque quelques fromagers de la Haute-Côte-Nord maîtrisaient aussi cet art!»

Un forum pour discuter de terroir et d’avenir

Les 25 et 26 janvier dernier, une centaine de personnes se sont réunies à l’invitation de la Table Bioalimentaire Côte-Nord pour parler de ce qui définit cette identité. Ils venaient de tous les secteurs de production et d’activité: pêcheurs, transformateurs, cueilleurs, agriculteurs. Emmanuelle Choquette et Audrey Simard, de Papilles, une entreprise de consultation en développement bioalimentaire, ont guidé quelques-uns des échanges et participé à la réflexion.

«Peu de régions ont des produits aussi uniques. Pendant des décennies, la nécessité a été la mère de l’invention. Reliées au monde par bateau pendant les saisons plus clémentes et par les routes de neige, les communautés ont dû se serrer les coudes. Les gens ont appris à tout transformer, à ne rien gaspiller», expliquent-elles.

«C’est une région distincte. Presqu’un pays à lui seul.» –Audrey Simard et Emmanuelle Choquette

Fait connu, on ne mesure pas toujours la valeur de ce qu’on a entre les mains. Et cette valeur n’est pas que commerciale. Elle raconte un pays sauvage, indompté, unique: «Il faut convaincre les gens de la richesse et de l’unicité de ce territoire».

Parmi les signes de changement: quelques secteurs en émergence. Dans la région Bonne-Espérance, une coopérative de solidarité vient de mettre en marché coulis et pâtes de fruits issus des cueillettes locales sous sa marque de commerce Parallel 51. La production d’algues apparaît. Il faut aussi mentionner l’élan apporté par la microbrasserie Saint-Pancrace, à Baie-Comeau. Petit à petit trois néobrasseurs vont s’ajouter, à Tadoussac, Sept-Îles et Natashquan. Assez pour offrir quelques débouchés aux produits régionaux et attirer les touristes sur une route des bières!

Le travail, les échanges qui ont cours vont bientôt déboucher sur un plan d’action. Marc Normand, le coordonnateur des travaux de cette table de concertation explique: «L’identité, on ne peut pas l’inventer. Il faut renforcer ce qui existe. Faire en sorte que les gens se l’approprient, que les restaurateurs et transformateurs participent. Ce sont les courroies de transmission auprès des consommateurs». Ajoutons à cela qu’il faudra que les élus deviennent des ambassadeurs et qu’ils comprennent que ces projets peuvent insuffler de la vigueur aux villages. En donnant à rêver, en permettant à des jeunes de s’inventer une vie en région, en cultivant la fierté.

*De la subsistance à la table d’hôte… parcours du terroir alimentaire e la Côte-Nord. Guy Côté et Steve Dubreuil pour la Table bioalimentaire, 2013.

Classé sousExclusif sur le web, Nordicité

Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.