La nouvelle vie d’une fermière de famille épuisée

La détermination des fermiers de famille m’impressionne. Celle d’Isabelle Martineau, de la Ferme du Bon Temps, ne fait pas exception. En m’arrêtant chez elle, il m’arrivait de la voir fatiguée (quel agriculteur ne l’est pas?), débordée (normal à la récolte!). Plus récemment, quand elle a effleuré ses problèmes financiers, je sentais sa volonté farouche de s’en sortir. À la mi-février, elle annonçait l’interruption des opérations. Pour Caribou, elle raconte les deuils, la dépression, la deuxième carrière, «pour en aider d’autres».

Chronique d’Hélène Raymond
Photos de la Ferme du Bon Temps

Si vous ne reconnaissez pas son nom ou celui de l’entreprise, vous n’aurez pas de mal à vous situer dans l’espace. Sur la route 138, à l’est de Québec, une fois dans l’abrupte Côte de la Miche, rappelez-vous les enseignes annonçant des œufs, des légumes, du sirop d’érable. C’est là qu’Isabelle s’établit au début des années 2000, après sa formation à l’Institut de technologie agroalimentaire de La Pocatière. Elle est déterminée à reprendre la ferme familiale: «Je rêvais de ma fermette, je m’imaginais autonome et donnant à mes enfants ce que ma mère nous avait offert. Une présence. Elle soignait ses moutons, s’occupait de la plantation de bleuets, on la sentait tout près. Mon père, Jean-Marie, travaillait comme gérant de la ferme du Séminaire, à Cap Tourmente. Quels modèles!»

Isabelle devient maraîchère et compose des paniers. Puis, son conjoint la rejoint sur la ferme. L’activité grossit. Son frère s’ajoute. Ils seront fermiers et cuisiniers de famille. Dolorès, leur mère, revient aux fourneaux; les surplus de récoltes sont transformés dans une grande cuisine qu’il faut aménager. On construit un kiosque qui sert de point de vente. Il y a les volumes de production à planifier, les érables à entailler, les plants à démarrer au printemps, les poules à soigner, la demande des marchés publics et virtuels à combler et une équipe d’une quinzaine de personnes à diriger en été. Tout va vite.

En sourdine, la crise

Les difficultés s’accumulent; la situation financière se fragilise. Plus grave encore, la dépression s’installe. Insidieuse. Elle est épuisée, mentalement et physiquement. «En agriculture, on n’a pas le choix de s’adapter: à la modulation des saisons, aux éléments, aux changements d’habitudes de consommation. Comme femme, c’est encore plus complexe. J’ai additionné quatre grossesses en trois ans et mené deux enfants à terme. Je n’ai pas pris le temps de vivre mes deuils. Un jour, tout est devenu trop», conclut-elle.

En plein cœur d’un bel été, un grand ami, agriculteur lui aussi, met fin à ses jours. Elle se jure d’éviter, par tous les moyens d’en arriver là.

Elle reconnaît aujourd’hui qu’en plus des spécialistes consultés, ses amis et clients l’ont aidée à surnager: «J’ai reçu de l’attention, de l’affection, au moment où j’en avais cruellement besoin. Je n’étais pas isolée sur ma ferme, comme le sont plusieurs agriculteurs en détresse.»

Raconter pour aider

À 35 ans, après des heures de réflexion, la décision de mettre un terme aux opérations s’est imposée. Sereine, Isabelle raconte ouvertement ce qu’elle a vécu pour que d’autres comprennent qu’ils ne sont pas seuls au milieu d’une tempête qui, croient-ils, ne s’apaisera jamais. Elle lève le voile sur un tabou; reconnaît la qualité de l’aide offerte. Elle ne déteste pas l’agriculture! Au contraire.

Parmi les leçons qu’elle en tire et qu’elle offre lors de rencontres avec de jeunes agriculteurs, il y a celles-ci: savoir séparer la ferme et sa vie personnelle. «Je n’ai pas su établir un mur entre moi et mon entreprise. J’étais LA FERME. Elle m’habitait jour et nuit. Quand je l’ai réalisé, il était trop tard.» Autres leçons: prendre du recul pour se demander si l’esprit de son projet est intact. Ne pas s’éparpiller, s’accorder du temps. Plus facile à dire qu’à faire me direz-vous. Mais la hâte, l’enthousiasme des premières années, la volonté de tout faire en épuisent plusieurs.

Alors que s’achèvent les étapes d’une médiation qui permettra de régler les questions financières, elle souligne, philosophe, que si l’aventure s’est conclue par un échec au plan des affaires, ce contact direct qui permet de nourrir des familles demeure «la plus belle façon de pratiquer l’agriculture». Elle en est toujours convaincue.

Isabelle a revu sa vie de fond en comble. Elle commence à enseigner la mécanique agricole dans une école de formation professionnelle et devrait bientôt s’inscrire au baccalauréat en pédagogie. En décembre, elle a retrouvé le goût des voyages en partant au soleil. Une semaine «à ne rien faire». Une première en 13 ans. Elle continue de faire vivre l’agriculture en tentant d’armer ses élèves à toutes les réalités du métier.

Je les trouve chanceux de pouvoir croiser sa route. Aux notions de mécanique, elle ajoutera quelques leçons de vie. Des leçons essentielles pour qui se lance dans pareille aventure.

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Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.