Le grincement de dents de Claire Bolduc: refusons l’immobilisme en agriculture

En plus d’exploiter depuis 1995 un vignoble avec son conjoint à Ville-Marie, au Témiscamingue, Claire Bolduc a été présidente de l’Ordre des agronomes du Québec (1999 à 2005) puis présidente de Solidarité rurale du Québec (2008 à 2016). L’agronome a participé à la tournée Faut qu’on se parle en 2016, de laquelle est issu le livre Ne renonçons à rien, paru plus tôt cette année. Celle qui milite pour la reconnaissance de la ruralité dans l’ensemble sociétal grince des dents devant l’immobilisme généralisé face au productivisme en agriculture, cette volonté de produire toujours plus à moindre coût.

Un texte de Julie Aubé

Pourquoi le productivisme à outrance est-il une fausse piste?
Quand je roule sur l’autoroute 20 et que je vois les monocultures de maïs par-dessus soya par-dessus maïs, je défrise! L’avenir passe par les prairies, la diversité des cultures, des fermes et des modèles. Avec le productivisme, on est dans la visée inverse: produire toujours plus, entre autres pour exporter davantage, notamment comme le propose le rapport canadien du Conseil consultatif en matière de croissance économique, paru en février 2017. Je n’en peux plus que l’agriculture soit réduite à une activité économique! L’agriculture, c’est SOCIO-économique.

Les agriculteurs contribuent bien sûr à l’économie, mais ils produisent avant tout des aliments. Ils nourrissent, ils dessinent et habitent le territoire, ils créent de l’identité.

Le productivisme qui résume l’agriculture à des colonnes de chiffres déstructure non seulement les paysages mais aussi le tissu social, en ramenant à l’avant-scène le modèle de grands propriétaires terriens qui possèdent la production et le territoire. Or, ceux qui contrôlent l’approvisionnement en nourriture contrôlent le monde. Trop de gens oublient l’importance de la souveraineté alimentaire; oublient que les pays existent et sont souverains s’ils sont en mesure d’assurer leur approvisionnement alimentaire.

Qu’est-ce qui explique qu’on soit plutôt passifs face aux conséquences du productivisme?
Le modèle productiviste dénature non seulement les paysages et les aliments, mais il effrite aussi le lien que les consommateurs ont avec l’agriculture. Il nuit à la proximité, éloignant l’agriculture des préoccupations des citoyens, qui s’en détachent à un point tel qu’on accepte de ne pas être impliqué dans le dialogue à son sujet. L’immobilisme apparaît quand on ne questionne plus… ou qu’on ne peut pas le faire. Il y a des citoyens et des producteurs qui remettent en question le système productiviste, mais ceux-ci font face à un manque d’écoute de la part d’un système hermétique qui monopolise la réflexion.

Que peut-on faire pour renverser la vapeur?
Bien sûr, le gouvernement doit prendre ses responsabilités; en agriculture, il est souvent dans la facilité, dans les automatismes, comme s’il abdiquait son leadership. Par exemple, plusieurs rôles qui devraient être ceux du gouvernement québécois sont assumés par l’Union des producteurs agricoles (UPA). Le prix de notre indifférence, c’est qu’on laisse toute la patinoire à ce seul joueur. Pour renverser l’immobilisme, laçons nos patins! Comme consommateurs et comme agriculteurs, on a non seulement le droit de poser des questions, mais on a aussi le devoir de s’informer, d’exiger des aliments locaux ainsi qu’un accès au débat. L’agriculture, c’est essentiel, ça nous concerne trop pour rester immobiles. Alors, mêlons-nous de nos affaires, de notre assiette et de nos territoires!