Les deux solitudes au menu de Terroir

À la fin du mois de mai, notre éditrice Geneviève Vézina-Montplaisir a été invitée à discuter de culture culinaire québécoise dans le panel «French flavour», au Terroir Symposium, à Toronto. Elle nous partage ici ses impressions à la suite de sa participation à l’événement qui célébrait cette année les 150 ans du Canada.

Texte de Geneviève Vézina-Montplaisir
Photos de Rick O’Brien

C’est entre autres parce que nous revendiquions un certain «nationalisme culinaire» que nous avons créé Caribou à l’automne 2014. Convaincues qu’il se passait quelque chose d’unique au Québec, et que cette effervescence était en partie attribuable au caractère distinct de notre culture, nous avons osé fonder un magazine qui parlerait du fait agroalimentaire propre à notre province.

Ce qui se passait ailleurs au Canada nous intéressait, bien sûr, mais cela nous parlait moins et nous semblait moins connecté à ce que nous sommes comme peuple.

C’est pour parler de cette unicité qui nous est propre que Caribou a été invité à prendre part à un panel sur la culture culinaire franco-canadienne, aux côtés entre autres d’Alex Cruz et de Cyril Gonzales d’École Buissonnière et de Simon Thibault, auteur du livre sur la cuisine acadienne Pantry & Palate.

Après avoir écouté les différentes interventions des panélistes et après avoir assisté à d’autres présentations, cette idée que la culture culinaire du Québec est distincte est demeurée et s’est même intensifiée. La langue y est probablement pour beaucoup, mais c’est surtout parce qu’avec cette langue française vient une toute autre culture et une toute autre façon de voir et de faire les choses.

J’ai également senti que pour certains Canadiens, le Québec possède un caractère unique, intriguant et charmant.

Est-ce notre accent, ou est-ce notre célèbre «joie de vivre» qui les attirent? Je ne saurais dire, mais il est certain que pour les Canadiens anglais, les Québécois ont quelque chose d’exotique…

Observations et inspirations canadiennes

Je me suis sentie une peu étrangère dans mon pays durant ces quelques jours passés à Toronto, mais j’ai adoré l’événement Terroir, qui m’a permis d’en connaître un peu plus sur les initiatives inspirantes et innovantes provenant d’ailleurs au Canada.

Terroir a commencé de magnifique façon en faisant une belle place à différents intervenants des Premières Nations.

J’ai eu l’impression après les présentations de l’activiste de la réserve de Wikwemikong, John Croutch, celle de l’artiste Anishinabe, Sarain Carson-Fox (photo), et celle du chef cri, Shane Chartrand, que les Canadiens anglophones étaient un peu plus près des différentes cultures amérindiennes que nous le sommes. J’ai été très inspirée par leur propos démontrant leur forte connexion, pour ne pas dire leur connexion complète avec la nature, et ce qu’elle nous offre à manger. «Quand on mange une pêche, on mange le soleil», nous a rappelé John. Sarain, elle, nous a expliqué l’importance dans sa communauté du premier aliment mangé par l’enfant après le lait maternel. Pour elle, cet aliment sacré a été une fraise, symbolisant le cœur. Le chef Chartrand a pour sa part rappelé le fait qu’il n’y a pas de festin sans cérémonie, et que la «mode» occidentale d’exploiter l’animal du nez à la queue a toujours été présente dans la culture crie.

J’ai également remarqué que le locavorisme est très présent dans le reste du Canada, et peut-être même plus qu’au Québec, dans certaines régions. Habitant les terres nourricières de la vallée de l’Okanagan, l’auteure et photographe Tarynn Live Parker s’est donné comme défi de manger et de boire que local. «Ça demande beaucoup plus de temps de préparation et de cuisine, mais je ne me suis jamais sentie autant connectée à mon territoire et son terroir», a-t-elle partagé.

Autre belle rencontre pour moi, Kevin Kossowan, un cinéaste d’Edmonton, qui est parti à la découverte du potentiel culinaire de la partie nord et sauvage de l’Alberta et en a fait la série From the Wild. «Je trouvais que toutes les provinces du Canada avaient leur particularité alimentaire, mais pas l’Alberta. Je suis donc parti à sa recherche!» a-t-il dit.

Finalement, j’ai été vraiment touchée par l’initiative de Michael Ableman, Sole Foods, qui transforme des espaces vacants de Vancouver en fermes urbaines où travaillent des gens de la rue et des toxicomanes. À quand une initiative de réhabilitation de la sorte à Montréal?

Je termine mes observations en donnant un peu raison à David McMillan qui affirmait récemment dans les médias que Toronto avait détrôné Montréal comme capitale gastronomique du Canada. Je pense qu’il n’a pas tort. Ce que j’ai vu et mangé à Toronto m’a vraiment impressionnée. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il y a beaucoup plus d’argent dans la Ville-Reine et qu’on n’y retrouvera jamais le petit «je-ne-sais-quoi» propre à la cuisine montréalaise!