Party de cuisine: les blogueurs, nouveaux influenceurs urbains

Ils sont populaires, ils sont passionnés, ils sont nombreux. Les blogueurs bouffe sont maintenant des incontournables de la scène gastronomique montréalaise, au grand plaisir des uns, au grand dam des autres. Caribou a invité quatre gourmands qui gravitent dans le milieu à quitter leur univers virtuel pour venir discuter en personne des aléas de la blogosphère.

Texte d’Audrey Lavoie
Photos prises sur les réseaux sociaux des blogueurs invités

Les invités

  • Antoine Gélinas, 53 ans, court les ouvertures de restaurants depuis six ans pour alimenter son blogue, Bouchées doubles. Il est réceptionniste dans une maison d’édition; pour lui, bloguer est un loisir. Plus de 2300 personnes aiment sa page Facebook Bouchées doubles.
  • Marie-Annick Boisvert, 48 ans, a sa boîte de relations publiques, qui représente plusieurs restaurateurs et qui organise pour eux des lancements. Elle blogue aussi depuis six ans sur son site marianik.com. Sur Instagram, @marianik rejoint plus de 7200 personnes.
  • Gildas Meneu, 46 ans, est journaliste et chroniqueur restaurant pour le Guide restos Voir. Il a déjà tenu un blogue, Le gourmet galopin. Sur Twitter, @gmeneu est suivi par plus de 2700 personnes.
  • Mélanie Boudreau, 28 ans, est connue grâce à son blogue La Pique-Assiette, qu’elle alimente depuis trois ans. Le jour, elle travaille en marketing, le soir, elle mange au resto, quatre ou cinq fois par semaine. Quelque 4500 personnes suivent les périples gourmands de @melboudreau sur Instagram.

Pourquoi avez-vous commencé à bloguer?

Mélanie: Mes moments préférés dans la vie sont ceux que je passe au restaurant. J’avais envie d’amener d’autres gens à partager cet état d’esprit. Et puis, je suis fascinée par le travail des restaurateurs et des chefs. Il y a tellement d’histoires à raconter autour de ces personnes-là que c’est le fun d’utiliser le blogue pour faire instantanément part de mes impressions à ceux qui me lisent.

Marie-Annick: Je suis extrêmement curieuse et j’aime partager mes découvertes. Il y a beaucoup de gens qui me demandent où aller manger; je peux les référer à mon blogue pour qu’ils lisent mes recommandations.

Antoine: Le blogue a quelque chose d’instantané qui me plaît.

Gildas: J’ai commencé à faire de la critique resto avant que les blogues existent et je regrette presque de ne pas m’être lancé dans ce métier plus tard, afin de profiter de cette vague-là. Quand j’ai eu mon blogue, je ne me suis pas reconnu là-dedans et je n’ai pas su comment m’y prendre; j’avais l’impression d’être superficiel. Si j’avais à m’y remettre, je parlerais des restaurants qui ne valent pas la peine qu’on y mange, parce que je trouve qu’on ne les critique pas assez sur les blogues.

C’est vrai; on y lit rarement de mauvaises critiques. Pourquoi?

Antoine: Le blogue prend déjà beaucoup de mon temps. Alors si je n’ai pas aimé un restaurant, est-ce que je vais perdre de l’énergie à le dire?

Mélanie: Antoine et moi, nous avons chacun un emploi à temps plein. Mon objectif, c’est d’écrire un article par semaine: je ne suis pas capable d’en faire plus. Si j’ai mangé dans cinq restaurants, je vais écrire sur celui qui m’a le plus apporté.

Gildas: Et quel est le ratio des fois où vous payez pour votre repas par rapport aux fois où vous êtes invités?

Mélanie: Je dirais que je paie quatre fois sur cinq.

Antoine: Je n’ai pas son budget! Je couvre surtout les restaurants sur invitation. Dans mon billet, je prends alors la peine de dire que le restaurateur était là pour m’en mettre plein la vue.

Pourquoi les restaurateurs invitent-ils les blogueurs?

Marie-Annick: Quand tu organises une ouverture, c’est pour qu’on parle de ton restaurant. Si les blogueurs peuvent aider à répandre la nouvelle, pourquoi ne pas les inviter?

Gildas: Mais les restaurateurs pourraient très bien fonctionner avec leurs médias sociaux, non?

Marie-Annick: Ils ont besoin de contenu pour les alimenter, ces médias sociaux. Par exemple, si mon client ne publie pas sur sa page Facebook les articles que des blogueurs ont écrits à son sujet, je suis en maudit, parce que c’est la raison d’être des événements médiatiques que j’organise.

Mélanie: Je trouve que la question qu’on ne se pose pas assez, c’est est-ce qu’on amène de la business aux restaurants? Quand j’écris et que je suggère à tout le monde d’aller au Pastaga, c’est parce que je veux encourager ce resto-là.

Marie-Annick: Alors que je ne pense pas que le critique travaille dans ce but-là. Il fait sa critique parce que c’est sa job.

Gildas: En effet! Nous ne sommes la courroie de transmission de personne!

Mélanie: Oui, mais les critiques influencent tout de même la population…

Gildas: Quand on écrit une bonne critique, on incite les gens à aller dans le restaurant en question, je suis d’accord, mais ce qui est important, c’est l’honnêteté, la nuance et la rigueur. Que tu sois journaliste ou blogueur, il faut que tu te demandes pour qui tu travailles.

Mélanie: Je n’ai pas peur de dire que je travaille un peu pour les restaurateurs et les chefs, parce que je trouve leur métier fascinant!

Gildas: Moi, je m’en fous du restaurateur, même s’il est beau pis fin. Je travaille pour le public qui, lui, paie son repas.

Mélanie: Mais le restaurateur a dépensé un million de dollars pour ouvrir son resto!

Gildas: C’est un homme d’affaires! Un entrepreneur doit assumer son statut d’entrepreneur.

Antoine: En fait, on veut mettre en lumière des personnes qu’on aime!

Marie-Annick: Les blogueurs ont de bonnes relations avec les chefs. C’est sûr que les restaurateurs sont gentils avec eux parce qu’ils savent que ça leur est utile, mais ce n’est pas une fausse relation.

Gildas: Les chefs ont tout intérêt à être chummy avec toi, ils ne sont pas fous. Je me demande donc tout le temps si le blogueur me parle honnêtement ou s’il me dit que c’est bon parce que le chef lui donne régulièrement des repas gratis…

Antoine: Je me fais la même réflexion par rapport aux critiques qui publient dans des médias traditionnels. Aujourd’hui, à Montréal, tout le monde sait à quoi ressemblent Thierry Daraize, Marie-Claude Lortie et Lesley Chesterman! Et donc, est-ce que le traitement qu’on leur réserve est faussé?

«Si j’étais restaurateur, j’aurais intérêt à avoir le plus de blogueur possible de mon côté afin qu’ils parlent de mon resto, quitte à ce qu’ils soient sans éthique. L’éthique, c’est un réflexe de journaliste, à la base, mais le public s’en fout.» –Gildas

Pseudo-journalistes, pique-assiettes, amateurs… les blogueurs sont traités de toutes sortes de noms. D’où vient cette mauvaise réputation?

Gildas: Les chroniqueurs traditionnels ont longtemps été des rois et des reines intouchables. Quand j’ai commencé dans ce métier en 1998, pour le journal Ici, je suis devenu membre d’une caste de gens payés pour aller au resto. Quand les blogueurs sont débarqués, les critiques se sont dit «Qu’est-ce qu’ils connaissent là-dedans, eux?» Et en plus, ils étaient populaires! C’est extrêmement choquant, parce qu’on se dit «Moi, j’ai travaillé
fort pour devenir un professionnel.» Critiquer un plat avec sérieux, ça demande beaucoup de travail.

Antoine: Je n’ai jamais dit que j’étais un journaliste. Il existe un espace pour communiquer, et moi, je veux avoir ma place dans cet espace-là, qui m’est offert gratuitement.

Quel est votre rapport aux médias sociaux? Comment vous servent-ils?

Mélanie: Ma carrière de blogueuse a progressé grâce à Instagram. J’ai suivi plein d’influenceurs bouffe et de blogueurs, qui m’ont suivie en retour, et là, j’ai commencé à recevoir des invitations. Twitter me permet plutôt d’avoir un contact direct avec des chefs.

Antoine: Je peux passer deux semaines sans rien écrire sur mon blogue, mais je publie beaucoup sur les réseaux sociaux. Il y a bien plus de gens qui me suivent sur les réseaux sociaux que de personnes qui lisent mes billets. Si j’ai aimé un restaurant et que j’ai mis trois photos sur Instagram, ça peut lui apporter beaucoup de clients, plus que si j’écrivais un billet.

Marie-Annick: En effet, ce qu’on voit passer sur les réseaux sociaux, ça peut vraiment influencer l’idée qu’on se fait d’un resto.

Quelle est la place des blogueurs dans le monde de la restauration montréalaise?

Mélanie: Je pense que les blogueurs et les médias sociaux ont leur place dans l’industrie et que ça a des bénéfices autant pour le public que pour les restaurateurs montréalais.

Marie-Annick: Selon moi, les blogueurs ont leur place, et j’espère que le dénigrement qu’ils subissent de la part de certains médias va cesser. Il y a de mauvais blogueurs comme il y a de mauvais journalistes, mais je n’aime pas qu’on mette tout le monde dans le même panier.

«Les blogues ont changé le travail des critiques parce qu’ils leur mettent une pression pour publier rapidement. Avant, les critiques laissaient un nouveau resto se roder avant d’aller y manger, mais maintenant, leur texte sort au bout d’un mois.» –Marie-Annick

Antoine: J’ai été le premier blogueur à être accepté dans l’Association canadienne pour la presse gastronomique et hôtelière, dont Gildas est le président. Ça prouve que les choses changent!

Gildas: Après une longue réflexion, on a fini par se dire qu’il valait mieux réunir les gens qui écrivent sur un même sujet et arrêter de stigmatiser les blogueurs. Par contre, je tiens à ce
qu’ils aient un minimum d’éthique!

Les meilleurs blogues de Montréal sont Eater Montreal et Tastet selon nos invités.

L’avis du chef

Les blogueurs aiment les chefs, mais que pensent ces derniers des blogueurs? Caribou a demandé son avis au propriétaire du restaurant Petite Maison, Danny St Pierre.

Quel est votre rapport aux blogueurs?

J’ai toujours maintenu une très bonne relation avec eux parce que le fait que des gens s’intéressent à la gastronomie est un outil pour les restaurateurs. C’est super important, dans le monde où on vit, de voir circuler du contenu qu’on n’a pas créé nous-mêmes. Il faut que les autres parlent de nous.

«J’utilise le contenu créé par les blogueurs pour nourrir mon lectorat, sur mes plateformes.» –Danny St Pierre

Pour vous, est-ce que leur opinion vaut celle d’un critique?

Oui, parce que les blogueurs ont un auditoire, au même titre que les critiques. En ce moment, le pouvoir journalistique s’effrite. Les gens s’informent sur Facebook. J’accorde de l’importance à tout ce qui sort.

**Ce texte est paru dans le numéro 6, Montréal, en mai 2017. Pour plus de textes sur Montréal, visitez notre boutique en ligne.**