Le bonheur est dans la pomme

Illustration la pomme Mireille St-Pierre

Le sociologue de la gastronomie Jean-Pierre Lemasson dresse un portrait poétique de ce fruit de légende, banal pour certain et porté aux nues par d’autres: la pomme.

Texte de Jean-Pierre Lemasson
Illustration de Mireille St-Pierre

La pomme existe depuis Ève. Elle est indissociable du Paradis même si certaines mauvaises langues préfèrent invoquer sans raison fondée une chute qui nous aurait été fatale. Ceux-là ont repris à leur compte des rumeurs qui traînent depuis des milliers d’années sans s’arrêter trente secondes à questionner leur pertinence.

Si la pomme est certes un fruit de légende, de dictons sous toutes les latitudes où elle pousse, on peut se demander pourquoi tant d’honneurs, si vite repris, lui ont été faits. Après tout Ève aurait pu croquer une poire au jus généreux, une banane à la métaphore claire ou encore se bourrer de pêches! Pourquoi la pomme a-t-elle eu cette insigne dignité de nous accompagner avant même le début des temps?

Les Japonais qui, ces dernières années, nous ont tant appris en matière de finesse et de goût, au printemps vénèrent les pommiers en fleurs. L’expression est pauvre pour décrire l’arbre soudain redressé faisant la roue des racines gonflées jusqu’aux plus fines parties de ses ramures portant chaque fleur comme le triomphe du monde. Le paradis est, à ne pas en douter, sous les pommiers en fleurs dont le parfum naturel envoûte infiniment. Le désir de fécondation ouvre toutes les corolles. Les milliers de fleurs aspirent un azur d’un bleu inaltérable. L’air rencontre la sève sublimée en nuages de rosée. 

Il n’est pas étonnant que des familles entières veuillent partager les élans silencieux et terriblement puissants de la vie offerte sans réserve à la reproduction. Les abeilles émerveillées, avec une infinie patience, butinent les aubes délicates d’où naîtra, à la suite du plaisir mortel du pistil au pollen fécondé, des petites boules rondes qui deviendront notre fruit divin. S’il y a une chute terrestre, ce n’est que celle des pétales détachés des robes de mariées. Car la seule autre connue est dans les observations que Newton fit pour comprendre les fondements de l’attraction universelle. C’était des millions d’années après que la pomme fut créée.

La pomme peut donc se croquer sans culpabilité et a la proportion idéale pour être mangée sans loucher. Certes on aura évidemment remarqué que les formes des pommes sont plutôt voisines différant peu selon les espèces. Certaines sont de taille modeste tandis que d’autres, croisées par les savoir-faire des hommes, atteignent des rondeurs plus que respectables. S’il en existe désormais des milliers d’espèces, sans compter celles qui dorment dans des réserves de biodiversité, il est toujours impossible de dire quelle était la véritable forme et moins encore la texture de celle qu’Ève, de ses jolies quenottes, aurait entamée et dans laquelle goulûment nous aurions, si innocemment, croqué.

La pomme est indubitablement un astre parmi les milliers d’autres astres que sont ses congénères. Certaines sont jaunes poussin comme la banale Golden, vertes phosphorescentes comme la Granny Smith, la Honey Crisp… Les variétés infinies offriraient aux yeux et aux papilles des surprises sans fin si l’esprit du lucre à l’ouvrage ne faisait en sorte que, toujours les mêmes espèces, soient à notre portée. Au Québec, la McIntosch ou la Lobo en tombereaux sont déversées. Toutes sont belles mais deviennent  ennuyeuses dans la perfection de leur forme, ravissantes mannequins, stérilisées par une conformité vertigineusement dupliquée. 

Une pomme par jour éloigne le médecin pour toujours, entend-on dire. Que vient faire encore celui-là qui veut profiter de l’aura de la première? Une pomme certes, ne peut qu’éloigner le mauvais, et nous rapprocher irrésistiblement de ce mystère à l’origine de cette gravité qui attire irrémédiablement tous les corps qu’ils soient lestes ou célestes.

Elle est une sorte de miracle au terme de l’été, un cadeau suspendu aux branches, boule de Noël avant l’heure des réjouissances, autour de laquelle virevolte la faune ailée qui ne demande qu’à s’enivrer pour chanter encore plus haut l’existence d’un jardin  qu’envie le paradis. 

Si Ève revenait, elle constaterait que les serpents ont délaissé les vergers pour les boîtes de nuit. Les femmes qui grimpent aux arbres risquent tout au plus de s’égratigner tandis qu’Adam qui sait maintenant distiller saurait bien mieux qu’autrefois raconter des histoires qui magnifieraient mieux encore la réalité.

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Jean-Pierre Lemasson étudie depuis de nombreuses années la gastronomie québécoise. En plus d’avoir fondé le certificat en gestion et pratiques socioculturelles de la gastronomie à l’Université du Québec à Montréal, il est notamment l’auteur des livres L’incroyable odyssée de la tourtière et Chroniques gastronomiques québécoises.

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