Religieuses et cuisine: une sacrée contribution!

Cours de cuisine de soeur BertheSœur Berthe offre un cours de cuisine à ses étudiantes dans les années 1960. Source: Bibliothèque et Archives nationales du Québec; photo par Antoine Désilets.

Les communautés religieuses féminines sont responsables de l’héritage culinaire sans doute le plus sucré de la province: le célèbre sucre à la crème. Marguerite Bourgeoys, la fondatrice de la Congrégation Notre-Dame de Montréal, est pour sa part la créatrice d’une autre gâterie bien ancrée dans les traditions québécoises: la tire Sainte-Catherine, qu’elle aurait confectionnée pour attirer les enfants dans son établissement scolaire vers la fin du 17e siècle. Et ce n’est qu’une partie de leur héritage: en matière de cuisine, les sœurs ont une divine histoire à laquelle Caribou rend ici hommage.  

Texte de Pénélope Leblanc 

Les sœurs ont joué un immense rôle dans le développement de la cuisine au Québec, estime la nutritionniste Hélène Laurendeau. «Elles ont enseigné et formé des milliers de femmes en cuisine, répertorié et consigné un nombre impressionnant de recettes dans des livres pour les transmettre aux générations futures en plus d’avoir diffusé leur savoir à la télévision, dans les journaux et les magazines», dit-elle.

La mission principale des sœurs a toujours été le partage des connaissances. Ces dernières ont donc occupé une grande fonction didactique. «Le but c’était de donner le goût aux gens de cuisiner à la maison et de leur offrir les outils pour qu’ils y arrivent eux-mêmes», lance gaiement l’une des sœurs les plus connues du Québec, sœur Angèle, de la congrégation Notre-Dame-du-Bon-Conseil.

Le chef Daniel Vézina estime d’ailleurs que sœur Angèle est un fleuron de la cuisine québécoise. «À une époque où la gastronomie n’était pas populaire comme elle l’est aujourd’hui, elle a animé une centaine d’émissions de cuisine comme Allô Boubou à la télé de Radio-Canada et À votre santé sur les ondes de TVA.»

Sœur Angèle se déplace encore aujourd’hui partout au Québec pour assister à de multiples événements et festivals, afin d’initier les participants à différentes techniques et recettes. Au-delà de cette implication, l’Italienne d’origine a également enseigné à l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec à Montréal. 

Des influenceuses de leur époque

L’auteur de l’Histoire de la cuisine familiale du Québec, Michel Lambert, souligne quant à lui la contribution de sœur Berthe, de la congrégation de Notre-Dame. «Son influence est considérable parce que sa cuisine était parfaitement québécoise et de son époque», précise l’auteur. Au sein de la congrégation de Notre-Dame, elle a notamment fait connaître une nouvelle façon de «popoter» avec l’ouvrage La cuisine raisonnée publié en 1979. 

Soeur Monique Chevrier, fondatrice de l’École Culinaire de l’Institut National des Viandes à Montréal, a aussi joué un rôle primordial dans l’éducation culinaire, selon la chasseuse d’épices Ethné de Vienne. Cette dernière indique que cette école était un lieu de formation pour les jeunes femmes, dont le programme promouvait les produits locaux, et ce «bien avant le mouvement des locavores!» Sœur Monique Chevrier est aussi l’auteure de l’ouvrage Secrets de cuisine et d’entretien publié en 1924. 

De grandes cuisinières depuis plus de 100 ans 

École ménagère des Ursulines à Roberval
La première école ménagère fondée par les Ursulines à Roberval.
Source: Bibliothèque et Archives nationales du Québec

L’histoire culinaire des sœurs ne date pas d’hier… Les Ursulines, l’une des communautés religieuses fondatrices de la Nouvelle-France, établissent la toute première école ménagère en 1882 à Roberval, au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Ce modèle d’enseignement, qui se répand rapidement dans le territoire canadien-français, offre aux jeunes Québécoises les bases de l’entretien ménager. 

Plusieurs autres communautés emboîtent le pas et ouvrent elles aussi leurs établissements d’enseignement ménager. Dans ces écoles, les étudiantes apprennent à cuisiner, à élever les enfants, à recevoir la visite, à coudre, à décorer la maison, puis à accomplir toutes autres tâches que les femmes de l’époque doivent maîtriser. 

Dans les cours de cuisine et d’art culinaire, les jeunes femmes étudient la valeur nutritive des aliments, en plus de techniques afin de concocter des plats savoureux pour toute la famille, le tout sans gaspillage et de manière économique. Les filles reçoivent également des notions d’esthétisme autant pour la construction de l’assiette que pour la décoration de la table. 

Les filles qui complètent leurs sept années au primaire ainsi que la formation familiale supplémentaire d’une durée de deux ans peuvent intégrer leur école ménagère régionale, plus tard appelée l’institut familial. Après ce cours de trois ans, les finissantes obtiennent un brevet pour enseigner le cours d’arts ménagers, une matière qui devient obligatoire dans les écoles primaires du Québec en 1937. 

Apprendre la vie sur la ferme
L’enseignement ménager dédié aux filles a quelques similitudes avec l’enseignement agricole que les frères offrent aux garçons. Jusqu’en 1929, c’est d’ailleurs le ministère de l’Agriculture qui subventionne les écoles ménagères. Par exemple, certaines de ces institutions donnent aux étudiantes des cours d’apiculture (élevage des abeilles).

Après avoir connu un énorme succès dans les années 1950, les instituts d’enseignement ménager disparaîtront avec l’adoption de la Loi 60 qui prévoit la neutralité et la laïcité de l’État. Vers 1965, les établissements scolaires seront complètement réformés par la création du ministère de l’Éducation et les instituts familiaux ne seront dès lors plus considérés comme des établissements qui préparent suffisamment les jeunes femmes à l’enseignement supérieur moderne. 

Qu’elles soient connues ou qu’elles aient travaillé dans l’ombre, de par leurs livres encore aujourd’hui dans nos cuisines et parce qu’elles ont montré à nos mères et à nos grands-mères à cuisiner, les religieuses ont certainement contribué à bâtir la gastronomie d’aujourd’hui.

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*La plupart des informations historiques sont tirées du livre Femmes engagées à nourrir le Québec de Michel Jutras et Rose-Hélène Coulombe, ainsi que de l’article L’enseignement ménager au Québec: entre «mystique» féminine et professionnalisation, 1930-1960 rédigé par Marilyne Brisebois.