Repousser l’heure de s’encabaner

tomates ancestrales

Vous aimez septembre? Ses flamboiements de couleurs, ses sursauts de chaleur, sa lumière imparable? J’apprécie ses éclats, ses jardins fanés, ses journées qui fraîchissent, les tournesols, si lourds qu’ils baissent la tête, les feuilles flétries des plants de légumes qui ont beaucoup donné. Et tout autant, le vert des épinards qui regagnent de la vigueur par temps frisquet.

Texte d’Hélène Raymond

Le maraîchage domestique a pris de l’essor. Dans mon quartier, boîtes et platebandes ont surgi depuis le confinement. En marchant dans les rues, on en vient facilement à causer potager avec ceux et celles qu’on ne connaissait pas au printemps. L’une raconte que les écureuils mangent ses tomates, un autre qu’une marmotte fait bombance et on se réjouit d’être épargnés (merci le chien!).

Et puis, on entend dire que les pots de conserve sont introuvables, grandes surfaces et quincaillers de villages sont pris d’assaut. Dans cette société qui nous a habitués à la livraison express, il faut, en certains cas, patienter pour obtenir un congélateur, tant la demande est forte.

Pour plusieurs, 2020 est synonyme de la découverte des joies du potager et de son prolongement jusque dans la cuisine. Alors que mes souvenirs de jardinage remontent à l’enfance, que j’aie toujours (ou presque), une fois adulte, cultivé une parcelle domestique ou communautaire, j’ai expérimenté pour la première fois en 2020 le démarrage des semis pour occuper les jours de confinement et je m’émerveille, six mois plus tard, de voir qu’à partir d’une graine minuscule je récolte des kilos de tomates, des poivrons et des piments, des aubergines… quelle satisfaction!

Cette belle saison s’allonge. La liste de ce qui se pointe et qui résiste au froid et à la diminution des heures de lumière est assez longue pour s’amuser jusqu’aux premiers jours de novembre.

Il est encore temps de jouer dehors, de bichonner les plants qui restent, de surveiller ce qu’on a mis en terre en août.

Richard O’Breham, le propriétaire de l’entreprise semencière Mycoflor, à Stanstead, observe un changement d’habitudes dans les achats de graines de légumes. «Généralement, tout s’arrête en début d’été pour reprendre en janvier. Actuellement, nous recevons des commandes toutes les semaines. Certains font même des provisions en vue de l’année prochaine. On dirait qu’ils ont peur d’en manquer! Et, ça provient de toutes les régions du Québec.» Pour récolter le plus longtemps possible, d’autres se sont procuré des graines de crucifères et ont continué à cultiver choux chinois, choux frisés, moutardes, radis adaptés à l’automne. «Le chou kale tolère des températures qui descendent sous les -5oC», explique-t-il. Les plus enthousiastes installeront couches froides, bâches flottantes, tunnels par la suite.

Daniel Brisebois, le gérant de la production de semences de la Ferme Coopérative Tourne-Sol, dans la municipalité des Cèdres, se rappelle le stress qui s’est étendu de mars à juin, alors que les commandes de sachets ont été multipliées par six! «Nous avons dû réorganiser les postes de travail, éviter les croisements entre les personnes, améliorer le système de livraison. Nous avons repoussé nos limites et la COVID-19 nous a permis de gagner de l’efficacité.»

Autre surprise au moment de la récolte de l’ail. «À la ferme, nous cueillons 25 000 bulbes d’ail, la moitié est réservée aux 500 paniers des partenaires en Agriculture soutenue par la communauté (ASC); l’autre, destinée aux semences et vendue au détail. Cette année, on a tout écoulé en quatre jours. Du jamais vu!»

Quant aux abonnements et aux commandes de graines pour 2021, Daniel croit que tout sera devancé de quelques mois. «Tout doit être prêt pour décembre. On travaille actuellement sur le site web.»

Difficile de dire si tout cela va durer. Nous le saurons quand la vie aura repris un peu de sa normalité. De son côté, Daniel Brisebois doute que tous poursuivent. Après tout, il est permis de ne pas aimer l’expérience. «Quoi qu’il en soit, dit-il, ils seront probablement plus enclins à acheter directement des fermiers. Mais, plusieurs néophytes vont continuer et cette saison, vécue près de nos maisons, aura permis, même aux plus habiles, d’améliorer leur technique.» On n’a qu’à marcher un peu pour voir à quel point plusieurs potagers ont été bichonnés.

Richard O’Breham est certain que le jardinage a gagné de sérieux adeptes dans des cours animées par des petits.

«La joie des enfants qui cueillent une tomate, un concombre, une carotte n’a pas de prix. Si vous voulez découvrir le merveilleux, c’est la bonne façon.»

Richard O’Breham, le propriétaire de l’entreprise semencière Mycoflor, à Stanstead

Pour l’instant, laissons les légumes racines en terre le plus possible, surveillons les gelées nocturnes, régalons-nous de ce qui reste, plantons l’ail et quelques graines qui germeront peut-être dès le printemps, faisons des provisions en profitant de chaque minute à l’extérieur! Il sera toujours temps de nous encabaner.

Classé sousChronique, Exclusif sur le web, Hélène Raymond

Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.