Un mot pour résumer 2020: NOUS

Vue KamouraskaPhoto de Christian Bégin

Cette année, notre chroniqueur Christian Bégin a beaucoup écrit, réfléchi, discuté, dénoncé… Il nous résume ici le fruit de toute cette réflexion; un bilan qui tourne autour d’un souvenir d’enfance et des Laurentides.

Une chronique de Christian Bégin

– Kesse-vous faites?!

On avait alors une piscine hors terre de 24 pieds de diamètre. 
J’ai, je pense, 8 ans.
J’y passe ma vie.
Dans la piscine.
L’été…

– On fait du courant!

«Faire du courant» c’est courir dans l’eau en longeant le bord de la piscine dans l’espoir de créer un effet de «vortex», un «courant  circulaire» qui, quand on arrête de courir, nous entraîne dans une ronde, joyeuse et espérée de toutes et tous, en semblant d’apesanteur, et qui prend dix secondes à s’essouffler quand on court tout seul. 

Faire du courant tout seul c’est toujours décevant. Ça ne peut que l’être. C’est contre-productif.  
Pis c’est essoufflant pour pas grand-chose en plus.
Faire du courant en gang… là on parle d’un méchant fun!

Faire du courant avec Henry, et Denis, et Claude, et Nelly, et Lucy; faire du courant en gang, c’est une autre affaire! Quand on arrêtait de courir, on était littéralement emporté par le courant. Même qu’on n’arrivait pas à s’accrocher sur le rebord de la piscine. On s’fonçait d’dans. Cul par-dessus tête. Des heures de plaisir! Pour vrai quand on faisait ça en gang, le courant était vraiment fort!  

– Ok là arrêtez! C’est pas bon pour la piscine…!!!

«C’est pas bon pour la piscine…» C’était son argument. J’ai 58 ans au moment où j’écris ces mots de ma grotte kamouraskoise et un jour, tantôt sans doute, je vais appeler un spécialiste des piscines pour vérifier. J’ai jamais vérifié. Peut-être que c’est vrai. Peut-être pas non plus. C’est ça l’affaire, j’ai jamais vérifié…

Au terme de cette année 2020, de cette annus horribilis qu’on a-tu assez hâte de crisser aux oubliettes de l’Histoire – pas toutte mais au moins le noir, le clivage qui pulse en son cœur – alors qu’on sait trop bien que cette année sera justement au cœur de l’Histoire même parce que, veut veut pas, elle laissera et laisse déjà une empreinte indélébile sur nos vies individuelles et collectives; au terme donc de cette année si questionnante et préoccupante qui nous a révélé à nous-mêmes, qui a crument exposé à la lumière du gris de nos jours confinés, trop souvent additionnés, comme si on nous avait confisqué la vie elle-même dans cette addition multipliée; qui nous a révélé, impitoyable, la choquante démesure de nos inégalités devant le virus et devant la vie en général et qui a levé le voile sur plusieurs de nos vulnérabilités cachées, sur la vulnérabilité même du système d’organisation sociale et économique délétères qui l’a créée «cette année» et tout ce qui nous y a conduit, et qui, par la bande, peut-être, appellera au meilleur de nous; au terme de ça là, cette «année-là», les femmes de Caribou m’ont invité à dresser mon bilan 2020. (Parlez-moi d’une phrase courte quand même… Merci d’être encore là! Faut bien s’amuser un peu…)   

Exercice périlleux que le fameux bilan surtout en cette année maudite et en ces temps si persistants à nous fragmenter en essaimant les explications, les justifications, les mystifications, élucubrations et autres «interprétations du monde et des faits» construites et polies selon les commandements de l’Église à laquelle on prie et on cotise…

Mais bon, comment leur dire non? 

Silence.

De mon bureau qui fait face au fleuve, au Grand Fleuve, je vois les montagnes de Charlevoix de l’aut’ bord. Elles se découpent, nettes, dans l’air froid. De mon bord, c’est nuageux. Le ciel est opaque. De l’aut’ bord, les nuages se fendent et laissent s’échapper des traits de lumières. Les Laurentides aux caps enneigés scintillent, triomphales, et donnent à rêver à ce qui résiste au temps et se magnifie grâce et avec lui. Avec cette lumière surréelle comme ça qui les met en vedette, elles ont presque l’air de se vanter de quet’chose qui, pour l’heure, ne peut que se formuler maladroitement. C’est peut-être un biais inconscient mais si je m’aventure à les faire parler c’est comme si, caressées et sculptées par les rayons pugnaces d’un soleil de presque hiver, elles disent quet’chose comme: «On est encore là! Et le temps nous va bien!»

On l’a surutilisé ce mot cette année, on l’a galvaudé allègrement, sur toutes les tribunes et toutes les plateformes mais elles, ces montagnes millénaires, parlent de «résilience». Et elles savent de quoi elles parlent l’air de rien.  

Le Larousse nous propose cette définition du mot. Je la dépose ici et APRÈS je ferai le lien entre «le courant dans la piscine» et les Laurentides. Deal? Deal!

Résilience: Caractéristique mécanique définissant la résistance aux chocs d’un matériau.

Psychologie
Aptitude d’un individu à se construire et à vivre de manière satisfaisante en dépit de circonstances traumatiques.

Écologie
Capacité d’un écosystème, d’un biotope ou d’un groupe d’individus (population, espèce) à se rétablir après une perturbation extérieure (incendie, tempête, défrichement, etc.).

Informatique
Capacité d’un système à continuer à fonctionner, même en cas de panne.

Ok. Fait que c’est ça là. Mon bilan 2020 se construit autour d’un souvenir d’enfance et des Laurentides qui se dressent devant moi là là.

Alors j’écris le seul mot qui pour moi peut nous mettre sur le chemin de  la résilience:

NOUS.

Cette année, sur tous les territoires que j’explore et auxquels je m’intéresse, dans les textes publiés dans Caribou comme dans la vie, il me semble que ce que je retiens, que ce que je veux retenir, ce sur quoi  s’entête, baroudeur, mon espoir, c’est que, comme dans la piscine de ma cour à Pointe-aux-Trembles, on doit être plusieurs pour créer un mouvement. Seul, c’est vain. C’est plate même. Et quand, de concert, on crée un mouvement et qu’on s’y abandonne, il devient difficile, voire inutile d’y résister. Et ça appelle les autres à s’y joindre. On s’est déjà ramassé une méchante gang dans la piscine. Et plus on va dans le même sens, plus le courant est fort. À moins qu’on décide ensemble, d’aller à contre-courant. Ça aussi c’est un mouvement. Ça aussi c’est l’fun en ta!  

C’est l’idée du NOUS qui me revient.
Qui me hante.
M’obsède.  

Alors que nous n’aurons sans doute jamais été aussi isolés collectivement, la nécessité du NOUS m’apparaît comme notre unique planche de salut. C’est inébranlable en moi, comme les Laurentides. C’est un NOUS plein d’aspérités, fort des évidentes et bienvenues différences qu’il porte. Un NOUS polymorphe. Comme les Laurentides.

Et un NOUS qui redonne le temps au temps.

Un NOUS qui comprend, dans sa chair, que le temps est un allié, et que même s’il presse, même si le temps presse, cette pause forcée – induite par un NOUS morcelé, presque anéanti par des décennies de glorification du «je», du «moi», du «moi aussi j’existe», glorification et litanies aux profits d’un système qui a tout intérêt à nous disloquer le NOUS solide, à nous convaincre que c’est la multiplication des «je», des «moi» et des «moi aussi  j’existe» qui crée un monde où il est possible d’enfin vivre ensemble «pour vrai» alors qu’il ne fait que créer et multiplier les prisons, les tours de garde, les châteaux forts et les promesses mensongères d’un prétentieux «tout compris» –, cette pause est une grâce que le temps nous fait.  

Bien sûr «tous les hommes sont égaux mais certains sont plus égaux (égo) que d’autres», disait avec une implacable lucidité George Orwell dans La ferme des animaux. Mais malgré cette criante inégalité devant la crise qui nous afflige, NOUS devons prendre le temps de réfléchir au courant qu’on veut faire en gang.   

Quel mouvement on veut pour la suite?

Quelle chaîne de montagnes on veut former?  

Nous, là, maintenant.

Qu’on m’entende ou me lise bien. Je n’appelle pas à la négation du «je». Ben non. J’invite urgemment à le réintégrer au NOUS dans une certaine et nécessaire abnégation. Se rappeler que, des fois, de façon plus criante maintenant, l’intérêt du bien commun, du NOUS, du «vrai» NOUS, pas du nous tribal et mille fois divisible, le NOUS par définition inclusif, doit prévaloir sur la somme des intérêts de la multitude de «je» auxquels je reconnais la souffrance et le «droit d’exister» mais qui doivent, pour reconstituer ce NOUS salutaire pour la suite du monde, savoir se mettre en jachère.  

Et là seulement s’élève cette question qui devrait être celle qui s’élève avant toutes les autres: Qu’est-ce qui de NOUS traversera le temps, fier, salutaire et offert aux yeux et au cœur ravis de celles et ceux qui nous suivront?  

Qu’est-ce qui de NOUS sera laurentien?

Qu’est-ce qui de NOUS créera ce courant auquel personne ne pourra résister et qui nous entraînera dans cette ronde où la joie des possibles fait loi?

Partout!  

Dans nos mers, nos fleuves, nos rivières et nos lacs, dans nos champs, dans nos épiceries, nos restaurants, nos magasins, nos rues, nos théâtres, nos écrans saturés, nos villes et nos villages, nos territoires géographiques et intimes, sur la planète de nos enfants. Que souhaitons-nous qu’il reste de NOUS?

C’est le temps d’y penser. Pendant qu’on a le temps… 
Parce que c’est le temps.
Là là.

En passant, c’est pas vrai que ça peut casser la piscine quand on fait du courant. C’est juste que ma mère avait peur pour la piscine. Elle avait peur de tout…