Alimentation et poids: une équation à repenser

culture des dietes et alimentation

Le soleil brille, le mercure monte, les fleurs se pointent le bout du nez… pas de doute, l’été est à nos portes. Et avec lui, les injonctions à préparer notre «bikini body», un corps digne de se prélasser au bord de l’eau, en sandwich entre quelques triangles de tissus extensible. D’une mode à l’autre, les astuces se multiplient pour agencer le contenu de notre assiette aux attentes esthétiques estivales: diètes miracles, détox au jus de citron, jeûne intermittent… Autant de techniques restrictives pour faire diminuer la taille d’un corps qu’on juge inadéquat, imprésentable, bref: trop gros. Mais est-ce vraiment si simple?

Texte de Laura Shine

«C’est très difficile à quantifier, à mesurer, à établir. Il y a tellement de facteurs qui viennent influencer le poids. Deux personnes pourraient manger exactement les mêmes aliments en même quantité, et l’influence sur le poids serait complètement différente en fonction de plein d’autres facteurs», explique Marilou Morin, nutritionniste-diététiste et propriétaire de Manger en Harmonie.

Environnement, génétique, style de vie, situation socioéconomique, connaissances culinaires, préférences personnelles, santé mentale, habitudes culturelles… les paramètres dépassent largement le contenu de l’assiette.

Avec son équipe de nutritionnistes, Marilou Morin priorise l’établissement d’une relation saine avec la nourriture, pas la perte de poids. Le plan alimentaire réduit en calories, très peu pour elle. «Souvent, les mots [que les personnes qui me consultent] utilisent, c’est qu’elles veulent faire la paix avec la nourriture. Elles veulent trouver une autre façon de prendre soin de leur bien-être global et de leur santé, que par le poids.»

Au Québec, environ un quart des personnes de 12 ans et plus seraient «en situation d’obésité», selon les données de Statistiques Canada pour 2020. Un peu plus de 35% feraient de l’ «embonpoint». C’est légèrement moins, dans les deux cas, que la moyenne nationale. À noter: ces chiffres sont fondés sur l’indice de masse corporelle (IMC) autodéclaré des répondants, une mesure qui est loin de faire l’unanimité puisqu’elle ne tient pas compte de la composition corporelle ni de la distribution du gras sur le corps. Une personne très musclée, par exemple, pourrait être considérée comme étant en surpoids. Par ailleurs, tous les gras ne se valent pas en termes de dangerosité. Le gras abdominal, par exemple, est particulièrement problématique tandis que d’autres ont un impact limité sur la santé.

Qu’à cela ne tienne: les personnes dont le poids dépasse les seuils prescrits sont souvent stigmatisées, discriminées. On examine le contenu de leur assiette; on se permet de leur conseiller des diètes, des programmes sportifs, d’exprimer des jugements de valeur sur leur style de vie. Une licence morale qui pèse aux personnes grosses. «Est-ce qu’on a ce même discours envers des personnes minces?» s’indigne Marilou Morin. «De leur dire que ‘‘c’est important que tes habitudes de vie soient A1 pour que tu sois en santé’’, est-ce qu’on met autant de pression et autant de jugement, de préjugés, d’exclusion, de stigmatisation envers les personnes minces au nom de la santé qu’on le fait envers les personnes grosses?»

Une formule dépassée

«Pendant très longtemps, ce qu’on recevait du milieu médical, du milieu pharmaceutique, c’était: mange moins, bouge plus, calorie in, calorie out. Sauf que s’il y avait vraiment une formule gagnante pour toutes les personnes grosses, je pense qu’on le saurait.» Édith Bernier, vulgarisatrice, conférencière et autrice en prévention de la grossophobie (la discrimination fondée sur le poids) et en inclusion des personnes grosses, nous exhorte à nuancer, à complexifier le regard qu’on porte sur le poids et la grosseur.

«Les gens pensent en général que les personnes grosses le sont parce qu’elles ne font pas attention, parce qu’elles ne font aucun sacrifice, n’ont aucun self-control

Édith Bernier 

Une inscription en faux dans une culture où la condition physique, la santé et l’abnégation alimentaire au service de l’image corporelle ont la cote. Et où les personnes qui débordent du moule prescrit sont jugées non seulement au plan esthétique, mais au plan moral aussi. «Il y a le bon vieux fond judéo-chrétien, puritain, qui associe les personnes grosses à la gourmandise, qui est un péché capital… le fait d’être gros est associé à un manque de vertu, à un manque de morale.» D’où le regard méprisant qui suit les personnes grosses dans leur quotidien.

Un changement de cap

«Au Québec, il reste encore beaucoup de stigmatisation, mais il y a plus d’éducation.» Pour Édith Bernier, la Belle Province vit un moment charnière, où la parole se libère et les attitudes évoluent… lentement. «Tu sais la pub de Maxi en 2020 où Martin Matte portait un fat suit [un déguisement rembourré]? Ça avait fait scandale. Il mangeait de la crème glacée avec des tomates, de la sauce à même la canne… des comportements hyper clichés, hyper dégueus. Un stéréotype profondément négatif, cheap. Les gens se sont tellement soulevés sur les réseaux sociaux qu’en quelques heures, la pub a été retirée. Je ne suis pas sûre que deux ou trois ans avant, ça se serait produit.»

Marilou Morin constate aussi que le vent tourne du côté des soignants. «Quand j’ai gradué [il y a 11 ans], mon discours n’était pas le même.» Avec ses collègues, elle offre maintenant des formations aux professionnels de la santé québécois, dans tous les domaines.

«On voit un intérêt à aller explorer l’impact de la grossophobie, l’impact des systèmes d’oppression, sur la relation à la nourriture, sur la relation au corps.»

Marilou Morin

Une étape de plus vers une compréhension approfondie de notre relation complexe au contenu de notre assiette.


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