The Sweet Hello, the Sad Goodbye

Le vigneron Sébastien Daoust sur son tracteur

Le vigneron Sébastien Daoust revient sur un moment marquant de sa vie: celui où il a décidé de tout quitter pour vivre de son vignoble. Un texte à lire jusqu’à la fin!

Texte de Sébastien Daoust, vignoble Les Bacchantes

Mai 2022. Je suis sur mon tracteur, et j’attends Geneviève, l’une de mes collègues. Aujourd’hui, mon travail consiste à verser du fumier dans l’épandeur à fumier que Gen répand dans ce qui sera notre nouvelle parcelle de pinot noir. Je verse du fumier pendant 2 minutes, puis j’attends 10 minutes qu’elle aille épandre ça. Et elle revient. Pas la journée la plus difficile au monde. J’ai 100 tonnes de fumier proche du tracteur. Ça sent la campagne. Il faut chaud. Je vais avoir un coup de soleil, c’est certain. Et ce n’est pas trop grave. Je m’évache sur mon tracteur, et j’ai mon téléphone avec moi. 

C’est comme si l’humanité savait qu’aujourd’hui, j’étais tranquille. Dans ma boîte de courriel, rien n’explose. Une dizaine de courriels, tout au plus. Demain, j’enverrai l’infolettre avec la disponibilité de nos nouveaux vins. Le calme avant la tempête. 

On parle toujours d’engrais vert, mais mes vignes ont besoin d’un peu de vigueur par endroit. Et l’engrais… brun est de mise. La petite machine que Gen utilise s’assure de verser juste la quantité nécessaire. 

Le mode aléatoire passe à travers ma liste de chansons préférées. Il y a du vieux Genesis et du Cœur de Pirate, il y a Michel Sardou et Carlos Gardel. Maya Sakamoto et Ladysmith Black Mambazo. Imagine Dragons et Benny Goodman. Azam Ali, Christopher Tin et Frank Sinatra. Bref, un bordel musical. Je suis à l’âge où je n’ai pas à avoir honte d’aimer ce que j’aime. 

Puis, il y a cette chanson-là, très spéciale. À elle seule, elle n’a pas connu un succès planétaire. Mais il y a une adéquation parfaite entre le sentiment que je ressentais à un moment précis dans le temps, et l’harmonie et les paroles de la chanson elle-même.

«L’art est quelque chose de personnel, parce qu’on l’interprète, on le ressent, à travers tout notre être.»

Je ne sais plus qui a dit ça. Molière, Picasso, Einstein ou Monsieur Rheault, mon voisin d’enfance lorsque j’habitais à Cap-Rouge. Mais c’est très vrai. 

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L’histoire du vignoble – on en fêtera les 10 ans en septembre – ferait un beau roman. Mais on peut résumer tout ça à quelques dates bien précises aussi. Juillet, août et septembre 2017 seraient probablement l’un des points tournants. 

Je reviendrai plus en détails, un jour, sur ce qui s’est passé entre le 22 juillet et le 3 août 2017. C’est quelque chose de pénible, mais on finit tous par passer par là. En gros, mon père est décédé. C’était aussi mon collègue de travail, celui avec qui j’avais bâti le vignoble. Alors ça laisse un gros trou dans une vie, dans un projet, dans une entreprise. 

Ma mère hérite des parts du vignoble. Elle est tout à fait consciente de la réalité dans laquelle je me retrouve. Elle n’est pas impliquée activement dans la gestion du vignoble, mais tout de même, elle suivait de près ce qui s’y passait. Et comme elle le mentionnait: «Quand tu ne sais pas quoi faire, tu fais ce que tu sais faire». Alors elle donne un coup de main dans la cuverie, elle nettoie tout. Elle ne veut pas me brusquer vers une décision, mais la question de la survie même du vignoble ne tient qu’à moi. Elle me le dit clairement: «Si tu vends, tu vends, et si tu t’en occupes, tu t’en occupes.» 

J’ai flotté, comme ça, dans ce deuil-là, pendant le mois d’août. J’avais ma carrière à Rougemont, chez un bon employeur. J’y avais d’extraordinaires collègues de travail. Mais je flottais. Tout était sur «pause». 

Ayant accumulé des vacances, et voyant les vendanges 2017 arriver à grands pas, je parle à mon patron, et je lui demande 3 bonnes semaines. Mi-septembre jusqu’à la première d’octobre. Il me les accorde sans problème. Mais il en profite pour ouvrir la conversation à ce moment. Il le fait avec tact, d’ailleurs. 

«Sébastien, avec la mort de ton père, on sait que tu vas devoir choisir à un moment donné entre ton emploi ici, et l’idée de t’occuper de ton vignoble. On va te supporter, peu importe la décision, mais je te demande seulement une chose: avertis-nous à l’avance. Trouver un remplaçant comme toi, ce ne sera pas facile. Tous les projets ont des problèmes, et je n’ai qu’un gars pour les régler en ce moment.» 

Mais encore une fois, je flotte. Je ne sais pas trop quoi en penser. Et le seul réel coach que j’ai dans tout ça… vient de mourir, donc c’est difficile de se retourner de bord. J’en parle à Josée, ma conjointe. Je lui parle de ça le soir même. «Écoute, tu ne sais pas ce que mon patron m’a dit…» 

Elle me regarde et me dit: «Je pense que tout le monde s’attend à ce que tu prennes une décision, peu importe laquelle. Mais il faut prendre une décision. Prends le temps de tes vacances qui s’en viennent pour voir si tu aimes *vraiment* ça, le vignoble. Et si c’est positif, tu auras ta réponse. On s’organisera pour le reste.»

«Le reste», ça voulait dire de vivre avec seulement le salaire de ma conjointe pour quelques années. Ça voulait dire plus de voyages. Et il faut le dire, quand j’avais l’âge qu’ont mes enfants, on voyageait souvent. Ne pas offrir ça à mes enfants est difficile. Il faudrait aussi endurer nos voitures le plus longtemps possible. Ça voulait aussi dire déménager, notre condo étant un luxe inabordable à un seul salaire. Il y aurait une seule chose sur laquelle nous ne voulions faire aucun sacrifice: nos filles ne devaient pas changer d’école. Leur petite école de quartier était parfaite. On ne touchait pas à ça. 

Le 14 septembre 2017, j’assiste à une réunion de suivi de projet. Malgré les avertissements donnés à maintes reprises à la direction de mon entreprise, nous tombons dans les mêmes mauvais plis, les mêmes habitudes. Le projet s’enlise. Les délais sont gonflés. La facture le sera d’autant plus. C’est la consternation. Je tombe en vacances le lendemain. «Tu ne peux pas reporter tes vacances? On a vraiment besoin que tu reprennes le dossier et que tu redresses tout ça.» «Non, les raisins sont prêts, là…» 

La salle de réunion a une belle fenêtre qui donne sur un grand verger. Il y a trois travailleurs guatémaltèques cueillant des pommes. Je ne connais pas leurs noms. Mais je leur dois beaucoup. 

Je pousse un grand soupir.

Et tout devient clair. 

Après la réunion, j’entre dans le bureau de mon patron. 

«Écoute, j’ai réfléchi. Je vais quitter. En février prochain. Je vais assumer la transition avec peu importe qui tu trouveras, on a six mois pour me trouver un remplaçant.» 

Il me remercie. Et je pars en vacances. 

Les vendanges sont compliquées. De la pluie, peu de temps pour récolter. Je finis par y arriver. Ma mère m’aide beaucoup. Après les trois semaines, il ne reste que le vidal. Le vendredi avant le retour de mes vacances, le président de l’entreprise me demande de venir à son bureau. Bon, mes vacances ne sont pas officiellement terminées, mais il reste que c’est une personne que je respecte énormément. Je m’y présente. Il m’explique la situation de l’entreprise, et me dit que puisque j’ai pris ma décision, ils seraient prêts à m’offrir quelque chose pour que je parte maintenant. Comme là, là. On négocie un peu. On s’entend.

Et c’est terminé. 

J’embarque dans ma rutilante Toyota Matrix 2007. On espère qu’elle va tenir encore le coup. Je mets ma musique. Quitter un emploi de cette façon, c’est comme enlever un pansement d’un seul coup. Ça fait mal, quand on imagine tous les gens à qui on aurait aimé dire «au revoir» de façon plus solennelle. 

Mais il y a aussi un sentiment difficile à décrire de cette libération totale d’une vie qu’on laisse derrière. Et on se promet, qu’à moins d’y être forcé, on ne se laissera plus jamais ennuyer par les choses négatives dans notre vie, que ce soit des gens, des situations, des responsabilités. Et au moment où ce sentiment là de légèreté me frappe, au beau milieu de la route 112, en direction de Marieville, le rythme de «The Sweet Hello, the Sad Goobye (Bassflow Remix)» de Roxette, commence.  

Et là, près de cinq ans plus tard, bien évaché sur mon tracteur, à attendre Gen avec son épandeur à fumier, je me sens libre.