Road trip exotique sur la 20

On raconte que le Québec d’aujourd’hui se nourrit de toutes les cultures du monde. Il suffit d’arpenter les rues de Montréal et de s’attabler dans ses innombrables restaurants indiens, italiens, tunisiens, péruviens et marocains pour le constater. Mais qu’en est-il en dehors de la métropole? Est-ce que le Québec est bel et bien pétri de ces cuisines d’ailleurs? Road trip sur la 20, de Montréal à Rimouski, à la rencontre de gens qui font mijoter ici les plats de leur pays.

Texte de Véronique Leduc
Illustrations de Mireille St-Pierre

Le Portugal à Saint-Hyacinthe

Il faut rouler 10 minutes à travers Saint-Hyacinthe, après avoir emprunté la sortie 141, pour trouver le Panelo, un resto portugais installé au bord de la rivière Yamaska. L’histoire du Panelo a débuté… à Cuba, où Alenka Do Nascimento, une Québécoise d’origine portugaise, et Hector Rumbaut, un Cubain, se sont rencontrés. Un billet d’avion, quelques années et deux enfants plus tard, voici que ce dernier est copropriétaire de l’établissement avec Armando, le père de sa douce, Portugais de naissance.

«Nous voulions être les premiers à faire découvrir la cuisine portugaise ici», explique Alenka, dans la jeune trentaine, qui a grandi à Beloeil. La jeune femme vient au restaurant pour donner un coup de main quand elle le peut. C’est ainsi qu’en plein coeur de Saint-Hyacinthe, dans une petite salle à manger toute simple, le Panelo sert, depuis 2011, des sardines, du calmar, des croquettes de morue, de la pieuvre, des grillades et des pastéis de nata, une sorte de flan qui est la pâtisserie traditionnelle du Portugal. Ici, aucune concession: on ne se laisse pas influencer par la cuisine ou les ingrédients du Québec. On mise plutôt sur la différence: «Notre richesse, c’est d’offrir les classiques portugais de façon authentique », estime Alenka. Seul compromis: des empanadas figurent au menu, un clin d’oeil au Cuba d’Hector.

Il y a des gens qui font près d’une heure de route simplement pour goûter au poulet grillé sur charbon de bois du Panelo, dont la réputation s’est faite grâce au bouche-à-oreille. Mais le resto a aussi ses habitués, dont plusieurs Colombiens qui travaillent à l’usine Olymel de la ville. «Ils arrivent ici, et on parle espagnol ensemble. Je crois que le fait de pouvoir parler leur langue les réconforte», raconte Hector dans un bon français qu’il a appris à son arrivée, en oeuvrant dans les cuisines d’un Cora.

«Être installé en région, c’est une force, croit Alenka. Les gens aiment venir ici pour manger, oui, mais aussi pour parler et pour découvrir la cuisine portugaise. Il se crée une proximité intéressante qu’on pourrait difficilement recréer en ville.»

La Thaïlande à Drummondville

Du Portugal, il faut rouler 40 minutes vers l’est pour se rendre jusqu’en Thaïlande. Quelques semaines durant, Tania, jolie brune de 23 ans, tient seule le Thaï Waï Waï, à Drummondville, pendant que ses parents sont au Cambodge, un peu pour des vacances, un peu pour prendre des nouvelles de l’école qu’ils ont fait construire dans un village du pays.

Chamroeun Le, le père de Tania, s’est retrouvé catapulté à Saint-Pie-de-Guire, au Centre-du-Québec, pendant son adolescence. Le gouvernement avait offert une maison à sa famille nombreuse, arrivée du Cambodge pour fuir la guerre qui ravageait le pays. C’est là qu’il a rencontré Nathalie Bouvette, avec qui il a eu trois enfants.

Ouvrir un restaurant, ce n’était pas dans les plans de la famille. Mais quand Chamroeun a perdu son emploi dans une usine, il y a une dizaine d’années, l’idée a germé. «On n’avait aucune expérience, à part celle de mon père qui aimait cuisiner à la maison. Notre restaurant, on l’a créé à partir de rien», explique fièrement Tania en survolant du regard la salle à manger, pleine en ce jeudi midi de janvier.

Au menu du Thaï Waï Waï figurent des classiques de la cuisine thaïe, dont certains plats qui se rapprochent de la cuisine cambodgienne, tels que les rouleaux impériaux, le poulet à l’arachide, le pad thaï ou la banane frite. Mais on peut y goûter aussi des plats moins connus, comme le poulet cham-wow, fait de cari et d’ananas, le pad rad na, au boeuf, légumes et oeuf, et le poulet du général thaï – et non Tao –, une recette créée par Chamroeun et faite entre autres d’une sauce légèrement sucrée à base d’ananas, de tomates, d’oignons et de poivrons.

Des incompréhensions par rapport au menu, il y en a souvent, constate Tania. «On a beaucoup d’habitués mais, quand même, une fois sur quatre, les gens nous demandent ce que goûte telle ou telle chose. Dans ce temps-là, il faut les aider à choisir!»

Pour permettre aux clients de recréer à la maison ce qu’ils ont aimé au resto, il y a, dans le local voisin, l’Épice-Riz Le Thaï, dont le vaste choix de marchandises rendrait verts de jalousie certains commerçants asiatiques de Montréal. «Ma mère a passé son enfance au Marché Bouvette, qui appartenait à ses parents, et elle avait envie de recréer ce genre d’atmosphère, mais surtout, elle voulait offrir aux clients la chance de cuisiner eux-mêmes leurs plats préférés», observe Tania.

En ce qui concerne la relève, Chamroeun et Nathalie n’ont pas à s’inquiéter. Les deux frères de Tania s’impliquent en cuisine, et la jeune femme, pour sa part, entend reprendre les rênes du restaurant. «C’est ma première job et c’est ma dernière. J’ai essayé d’étudier, mais ce que j’aime faire, c’est servir les clients. D’ici cinq ans, c’est sûr que je reprends le resto, et ça correspond au souhait de mes parents», assure-t-elle, des étoiles plein les yeux.

La Grèce à Trois-Rivières

Un peu plus d’une heure plus tard, à Trois-Rivières, on s’arrête au Grec Baie-Jolie. Impossible de manquer le resto! L’enseigne qui l’annonce est immense, et ses couleurs criardes datant d’une autre époque attirent l’oeil au milieu d’un décor hivernal tout blanc. Avant même de pénétrer chez le Grec, comme l’appellent les gens du coin, la table est mise: on a affaire à un endroit qui a traversé les années.

«Ça fait 56 ans que le resto est dans la famille, et nous sommes la troisième génération à nous en occuper», confirme d’emblée Ioanna Yannopoulos, 39 ans, au milieu d’une vaste salle blanche et bleue décorée à l’ancienne.

Ioanna a passé sa vie au Baie-Jolie. L’oncle et la tante de son père, Jimmy et Catherine, ont quitté Athènes au début de la vingtaine, en quête de meilleures conditions de vie. Une fois arrivés au Québec, ils découvrent par hasard sur le Chemin du Roy un local abandonné, qu’ils achètent en 1959. Puis, ils commencent à y vendre les pizzas qui feront leur renommée. C’est ensuite Constant Yannopoulos, le père de Ioanna, qui dirige le restaurant jusqu’à sa mort, survenue il y a quelques années. Ioanna et son frère reprennent alors à leur tour la gestion de ce qui est devenu une institution dans la région.

«J’ai grandi ici, et mes enfants après moi», dit Ioanna, qui a étudié en agroéconomie, mais n’a jamais vraiment envisagé de faire autre chose que de s’occuper du Baie-Jolie.

Plus d’un demi-siècle après son ouverture, le Grec de Trois-Rivières connaît toujours un succès impressionnant, que Ioanna peine à expliquer. «C’est difficile de savoir pourquoi ça marche si fort, dit-elle. Mais si on doit vraiment trouver les raisons de notre succès, je dirais que nos clients viennent ici chercher du réconfort. Ils disent que c’est le fun et que tout le monde est souriant…» Et puis, il y a les deux moutons installés dans un enclos derrière le stationnement, qui plaisent aux enfants. Leur présence est due à Jimmy, l’oncle de Ioanna, qui a acheté un jour un agneau auquel il s’est tellement attaché qu’il n’a jamais pu se résoudre à l’abattre. Quand le mouton, devenu ami des clients, s’est éteint, 20 ans plus tard, une tradition était née: il fallait désormais toujours avoir des moutons dans l’enclos!

Que ce soit à cause de l’ambiance, du service, du menu… ou des moutons, l’endroit doit faire du bien, c’est vrai, parce que les fins de semaine, ses 375 places ne suffisent pas à répondre à la demande: les clients doivent souvent attendre avant de pouvoir commander les fameuses pizzas, l’agneau, la moussaka, les pitas, les feuilles de vigne ou les vins importés de Grèce.

Le Japon à Québec

Vendredi après-midi de tempête. Au Hosaka-Ya Ramen, un resto de 34 places situé dans le désormais branché quartier Saint-Roch, à Québec, Louis prépare ses bouillons pour la soirée en écoutant une émission de radio d’humour japonaise. Ça sent bon, il fait chaud, et Louis Hosaka sert le thé.

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«Je ne comprenais pas pourquoi les ramen n’avaient pas déjà leur place au Québec. C’est chaud, réconfortant et riche. On a bien besoin de ça ici!» C’est ce constat qui a mené les trois frères Hosaka à ouvrir, en 2012, leur deuxième restaurant, après le succès du Hosaka-Ya Sushis, 18 places, ouvert en 2009 dans Limoilou, non loin de là.

Si on fermait les yeux pour écouter Louis parler, on le croirait originaire du Québec. Pourtant, ses frères et lui ont quitté le Japon enfants pour aboutir à Sainte-Foy, avec leur père québécois et leur mère japonaise.

C’est cette dernière qui leur a transmis sa passion pour une cuisine japonaise bien faite. «Elle est excellente cuisinière, et même si, au Japon, les hommes ne cuisinaient pas, elle nous disait, quand on était petits, qu’un homme complet devait savoir se débrouiller aux fourneaux. Donc, dans notre cuisine, tout le monde s’amusait, et c’est comme ça qu’on a appris», explique l’aîné de 38 ans, qui avoue que le menu comporte «plusieurs greatest hits de mom», dont sa recette de bouillon pour le ramen.

«Il n’y a pas si longtemps, les gens associaient le ramen aux sachets de nouilles déshydratées qu’on trouve à l’épicerie. J’avais envie de dire “Voici la vraie version!”» explique Louis. À Québec, les frères Hosaka sont toujours les seuls à avoir le ramen au menu. «J’ai hâte qu’il y ait de la compétition! lance Louis. Au Japon, il y a des restos de ramen à chaque coin de rue. Et ça n’enlève rien à personne. C’est comme la poutine ici: chacun a son préféré.»

En attendant, nul doute que les gens de Québec apprécient cette spécialité puisque le soir venu, en ce vendredi froid, il faut attendre 30 minutes pour s’asseoir et commander enfin son saké et son bol fumant de nouilles arrosées de bouillon miso, de morceaux de légumes, d’un oeuf dur, d’échalotes et de maïs.

«Quand tu arrives avec un concept auquel tu crois vraiment, ça marche. Selon moi, c’est ça, le secret de notre succès: on est authentiques et sincères.»

La Corée à Rimouski

Migyeong Kim s’est préparée à notre venue qui la rendait un peu nerveuse – ce n’est pas tous les jours que des journalistes débarquent à son resto! – en s’exerçant avec ses employés à améliorer son français, déjà excellent.

Avant Rimouski, Migyeong, originaire de Séoul, en a vu d’autres: pour suivre les emplois de son mari, elle et ses trois filles ont vécu en Arabie saoudite, en Angleterre et en France, où elle a appris le français, avant d’arriver au Québec, il y a 11 ans.

«Au début, je me sentais coincée et je m’ennuyais ici… Je suis donc allée faire une maîtrise en gestion de projet à l’université», explique cette femme dégourdie. Par la suite, elle songe à ouvrir un restaurant. Sa principale motivation? Faire découvrir la Corée. «Les gens d’ici ne connaissent pas ce pays, et la cuisine d’un endroit, après tout, c’est sa culture…»

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C’est ainsi qu’en 2009 les habitants du coin découvrent le nouveau Parfum de Corée, restaurant haut de gamme sis sur la rue principale de Rimouski – le seul établissement coréen qu’on puisse trouver entre Montréal et la Gaspésie, précise fièrement Migyeong. «Au début, les gens me demandaient quelle était la différence entre les cuisines chinoise et coréenne. C’est deux mondes! Mais ça me faisait plaisir de l’expliquer», se souvient la restauratrice. Aux dires de Migyeong, ce qui distingue surtout la cuisine coréenne des autres cuisines asiatiques, ce sont les sauces.

Pour préparer ses plats, la restauratrice fait livrer les piments, les algues, les pousses de bambou, les vinaigres spéciaux et les autres ingrédients dont elle a besoin de Toronto, puisque les fournisseurs asiatiques de Montréal ne livrent pas jusque chez elle. Elle doit aussi faire le voyage – de près de six heures – jusqu’à Montréal une fois par mois pour faire provision de choux nappa. Ces derniers, impossibles à trouver en grande quantité dans sa région, sont un ingrédient essentiel du fameux kimchi, une recette de chou fermenté qu’on dit excellente pour la santé et que les Coréens mangent en accompagnement à chaque repas.

Mais les déplacements valent le coup puisque le kimchi, les soupes-repas, le bibimpap – un mélange de riz, de boeuf, de légumes et d’un oeuf relevé de pâte de piment –, le bulgogi – du boeuf mariné à la sauce soya – et les autres spécialités du Parfum de Corée sont fort appréciées! À preuve: cette demande écrite de plusieurs résidents de Québec qui souhaitent que Migyeong ouvre un restaurant dans la capitale. «C’est mon projet à long terme», avoue-t-elle, rêveuse.

Au terme de notre périple, nous reprenons la 20, en direction ouest cette fois. Comme pour nous rappeler, à nous aussi, de ne jamais oublier nos racines, le vent souffle, et la route du retour est blanche. Peu importe: nous rentrons à Montréal les bottes barbouillées de neige, mais le coeur et la tête remplis d’histoires, d’odeurs et de saveurs d’ailleurs.


Cet article est paru initialement dans le numéro 2, Restaurants, paru en avril 2015