Le grincement de dents de Nicolas et Catherine: Plus de 100 poulets hors quota svp!

Nicolas St-Pierre et Catherine Avard sont les propriétaires de la Ferme du Siffle-Orange à Saint-Aubert, sur la Côte-du-Sud, dans Chaudière-Appalaches. Inspirés par un mode de vie autosuffisant et la mise en pratique de leurs valeurs écologiques, ils possèdent entre autres un verger, un potager, quelques vaches et cochons (pour la famille), une érablière et des cultures de céréales pour nourrir leurs volailles de pâturage: des oies et 100 poulets. Pas un de plus, puisqu’il est interdit d’en produire davantage sans détenir de dispendieux et inaccessibles quotas. Bien que leurs oies soient fort appréciées, l’impossibilité de produire suffisamment de poulets pour nourrir des gens de leur communauté – qui ne demandent pourtant que cela! – fait grincer des dents Nicolas et Catherine. Caribou leur tend le micro.

Propos recueillis par Julie Aubé
Photos fournies par la ferme du Siffle-Orange

Pourquoi cette limite de 100 poulets hors quota est-elle si basse?
Le Québec a un système de gestion de l’offre pour certains aliments de base (dont le lait, les œufs et le poulet), qui permet d’assurer un marché à la production et d’éviter les dérives de prix. Or, le système n’a pas été actualisé depuis sa mise en place dans les années 1970. Partout ailleurs au Canada, exception faite de Terre-Neuve, les agriculteurs ont droit à 200, 500, 1000 ou 2000 poulets hors quota. Sans remettre en question la gestion de l’offre, on souhaite vivement que la loi québécoise soit actualisée pour permettre aux fermes paysannes de produire 2000 poulets hors quota. Cela permettrait d’offrir aux consommateurs la diversité de choix à laquelle ils ont droit, sans être une menace pour le système en place puisque même si 1000 petites fermes produisaient chacune 2000 poulets, cela représenterait environ 1% de la production québécoise actuelle.

Donc l’offre ne répond pas à la demande pour le poulet fermier comme le vôtre? 
Exact. Il y a un marché «orphelin»: de plus en plus de consommateurs veulent un poulet élevé de façon non-industrielle (accès à l’extérieur ou élevage sur pâturage, avec moulée non médicamentée, bio si possible) que plusieurs petits producteurs comme nous souhaiteraient pouvoir produire. On a la méthode, l’expérience et surtout une bonne liste d’attente! Sur nos 100 poulets, on en garde une douzaine pour la famille et les autres sont réservés longtemps d’avance. On est très fiers de nos oies, un oiseau pour lequel il n’y a pas de quota et qui, en prime, est identifié à la Côte-du-Sud. Mais l’oie ne fait pas partie des habitudes alimentaires des gens comme le poulet; c’est frustrant de ne pas avoir le droit de produire ce que mangent nos voisins chaque semaine! Pourquoi ne pourrait-on pas leur offrir directement notre produit paysan dans toute sa simplicité?

Y a-t-il de l’espoir de voir les choses changer?
En 2008, le rapport Pronovost [NDLR : tiré de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois] soulignait entre autres l’importance de soutenir les fermes qui ont décidé de répondre à la demande croissante des Québécois pour des produits différenciés, de mettre en valeur les terroirs et d’accroître la production respectueuse des écosystèmes et de la biodiversité. Avec notre projet agricole, qui a vu le jour en 2009, on était des «post-Pronovost» plein d’espoir, on rêvait grand! L’augmentation de la production paysanne hors quota est un combat auquel on participe depuis le début. On a récemment collaboré à la campagne «Pour un poulet différent au Québec» qui a récolté 2000 signatures en appui à la cause. De plus, avec deux autres fermes de la région et la coopérative La Mauve de Saint-Vallier, on a formulé une demande pour un contingent spécial qu’on a défendue en audience cet automne devant la Régie des marchés agricoles. À suivre! En attendant, on évite qu’une certaine amertume affecte notre amour du travail à la ferme. On a choisi l’agriculture comme métier pour sa poésie et sa beauté. On ne veut pas perdre ça.

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À ce sujet: Le fermier impossible, une grande entrevue avec Dominic Lamontagne, qui caresse le projet de ferme pluriproductrice à échelle humaine, impossible à réaliser au Québec. À lire dans le numéro 3 de Caribou, Tabous, en vente ici.