Party de cuisine: à la table des antifoodies

Antifoodies- Merveille St-Pierre

De nos jours, la nourriture est omniprésente: les livres, les magazines et les émissions de télévision qui s’y intéressent se multiplient. Au sein de cette culture gourmande, les foodies sont rois. Pourtant, dans la marée de blogues sur la bouffe et de photos de plats sur Instagram qui nous submerge, certaines personnes vont à contre-courant. Pour elles, manger n’est pas un plaisir, et la nourriture ne sert qu’à s’alimenter et à se maintenir en vie. Elles ne sont pas malades, elles n’aiment tout simplement pas manger. Caribou a voulu les entendre et les a rassemblées autour d’un simple bol de popcorn et d’une bouteille de vin… qui n’ont pas fait fureur.

Propos recueillis par Audrey Lavoie
Illustrations de Mireille St-Pierre | hellomireille.com

Les invités

Sophie Cousineau est coordonnatrice de production en télévision et travaille à l’occasion sur des émissions de cuisine. Malgré ses 40 ans, elle dit manger comme une enfant de 5 ans. La texture de certains aliments la rebute particulièrement, allant jusqu’à lui donner des haut-le-coeur. Ses proches la surnomment «Miss Poutine».

Maxime Gervais, 30 ans, est enseignant au secondaire le jour et humoriste le soir. La nourriture l’indiffère totalement, et il se contente, dans son quotidien, de «l’assiette la plus beige possible». Un Kraft Dinner ou un repas de grand chef, pour lui, c’est du pareil au même. Il déplore le côté éphémère des repas, si longs à préparer et si vite engloutis, et ne comprend pas bien le rituel qui les entoure.

Marie-Ève Laliberté a 32 ans et dit ne jamais avoir aimé manger. C’est pourquoi elle ne prend qu’un repas ou deux par jour. Cette recherchiste télé, qui aime pourtant cuisiner pour les autres, rêve du jour où les repas seront remplacés par des pilules. Ce jour venu, elle s’ennuierait toutefois des champignons portobello et du fromage de chèvre, des aliments qu’elle pourrait consommer à tous les repas.

D’où vient ce rapport «particulier» que vous entretenez avec la nourriture?

Sophie: D’aussi loin que je me souvienne, dès que je me mettais dans la bouche quelque chose que je n’aimais pas, j’avais un haut-le-coeur. Étant jeune, il est arrivé souvent que je reste à table, l’assiette pleine, à ne pas vouloir manger. Ma mère a donc appris à ne pas me dire ce qu’il y avait dans ses plats ou à tout passer au blender.

Maxime: Chez nous, il n’y a jamais eu de rituel entourant les repas. À cinq heures tapantes, on s’assoyait, et le gros plat de pâté chinois était englouti par mes frères et moi en quatre minutes. Pour moi, le repas est associé à quelque chose d’éphémère. Alors, je n’ai jamais vu l’intérêt de mettre de l’énergie là-dedans. Être à table plus de 10 minutes, pour moi, c’est inhabituel.

Marie-Ève: Je n’ai jamais eu d’appétit. Mon père devait toujours insister pour que je finisse mon assiette. Pour m’en sortir, je trouvais des trucs: j’attendais que le contenu de mon assiette devienne froid et sec pour pouvoir affirmer que ce n’était pas mangeable. Je pouvais passer deux heures à table… C’est peut-être pour ça que maintenant, manger me tape sur les nerfs. Je trouve que c’est une perte de temps.

Antifoodies - Merveille St-Pierre

Dans une société obnubilée par la nourriture, comment ça se vit, le fait de ne pas aimer manger?

Sophie: Dans mon domaine – la télévision –, tout le monde est foodie. Le pire, c’est vraiment l’heure du lunch au travail. Chaque personne se permet un commentaire sur mon plat de macaroni au fromage congelé: «Sophie, tu vas grossir avec ça», «Sophie, tu ne dois pas être en forme», «Sophie, ça ne te tente pas de manger autre chose?» J’ai déjà été obligée de me fâcher. Moi, si ce n’était pas du regard des autres, j’amènerais du Chef Boyardee pour dîner au bureau.

Marie-Ève: Quand j’arrive dans une nouvelle équipe de travail, je réfléchis toujours pendant trois jours à mon premier lunch, afin qu’il ait l’air «normal». Ça me stresse énormément. Mais les remarques viennent inévitablement. Les gens cherchent une raison [à mon comportement], ou ils essaient de me guérir, ou alors ils me disent que c’est parce que je n’ai jamais goûté les bonnes choses. Ils me psychanalysent, et ça me fatigue.

Maxime: Quand j’enseigne, je mange à la cafétéria de l’école. Il n’y a pas un autre prof qui mange là, parce que c’est l’assiette la plus triste du monde. Je suis le seul avec mon petit cabaret et je n’ai aucun problème avec ça.

Êtes-vous préoccupés par les impacts de votre mode de vie sur votre santé?

Sophie: Ça inquiète mon chum, qui m’oblige à mettre du vert dans mon assiette. Si je devais bien me nourrir par moi-même, je ne saurais pas quoi manger, parce que tout ce qui est bon [pour la santé] me déplaît. Maintenant, par contre, j’ai trouvé des trucs pour manger des légumes: je rajoute du beurre, du sel ou du fromage. Avec du fromage, il y a bien des affaires qui passent!

Maxime: Quand je suis allé vivre en appartement, l’aspect nutritionnel de mes repas, je m’en foutais tellement ! Pendant des mois, j’ai mangé des croquettes de poulet avec des patates pilées, et c’est tout. Quand l’hiver est arrivé, je suis tombé vraiment malade, parce que je n’avais aucune vitamine dans le corps. Aujourd’hui, je m’alimente bien, pas parce que j’aime manger santé, mais parce que j’aime être en santé. Si ce sont les règles du corps humain, je vais les suivre.

Marie-Ève: Pour ma part, ça ne m’a pas encore frappée. Quand ma fille a commencé à manger, j’ai fait attention, pour elle, mais je n’ai jamais vraiment appliqué ces bons principes pour moi. Chez nous, il y a un repas santé pour elle, et mon chum et moi soupons plus tard. Pour l’instant, je ne vois pas l’intérêt [de bien m’alimenter]. Je me nourris de junk food et de Pepsi, et je suis encore toute mince. Mon chum m’achète 5 caisses de 24 canettes de Pepsi chaque fois qu’il y a un spécial à l’épicerie, pour être sûr que je n’en manque pas. C’est ma drogue.

Sophie: À 40 ans, je me rends compte que je commence à prendre du poids, alors tu vois, moi, les boissons gazeuses, c’est le genre de choses que j’ai coupées, pour ma santé.

Que pensez-vous du mouvement foodie, de la place que prend la nourriture aujourd’hui dans nos vies?

Marie-Ève: Je regarde les émissions de cuisine. J’aime ça! Mon chum est un foodie, il prend des photos de sa bouffe et il aimerait avoir son propre restaurant. Parfois, ça crée des conflits. Pas parce qu’il aime trop ça et moi pas assez, mais plutôt parce [qu’il est tanné] de tout décider en ce qui concerne les repas.

Sophie: Moi aussi, je sors avec un foodie. Et parfois, ça le fâche que je ne veuille pas goûter ce qu’il cuisine.

Maxime: Je reconnais qu’une assiette peut être belle, je reconnais que la cuisine est un art, je reconnais qu’un plat peut être vraiment bon, mais reste que dans une heure, tout cela aura disparu à jamais. Les gens qui mettent des photos de leur bouffe sur Facebook… je ne les comprends pas. Pourquoi ils prennent ça en photo? J’imagine qu’ils essaient de capturer ce moment-là. Mais moi, ça ne m’intéresse pas.

Marie-Ève: Le nombre d’heures qu’on consacre chaque semaine juste à la bouffe: réfléchir à son épicerie, aller faire son épicerie, ranger son épicerie, réfléchir à ses repas, faire les repas, manger les repas, laver la vaisselle… On enlève tout ça et on a le temps de faire tellement de choses!


Aimeriez-vous ça, aimer manger?

Sophie: Oui! Je me le dis souvent. J’aimerais ça faire partie de la gang.

Marie-Ève: Quand je vois les yeux de mon chum lorsqu’il mange… ils s’allument! Il a tellement l’air de tripper! J’aimerais ça, tripper comme lui.

Antifoodies - Mireille St-Pierre

Diriez-vous que c’est tabou d’avouer qu’on n’aime pas manger?

Maxime: C’est comme si quelqu’un disait en ce moment: «Je n’aime pas Louis-Jean Cormier.» Comme si on n’avait pas le droit de ne pas aimer la bouffe. Mais moi, je l’assume très bien.

Sophie: Oui, mais j’ai l’impression que dans la société, c’est comme si c’était plus normal pour un homme de mal manger… De mon côté, je suis toujours gênée de dire que je n’aime pas la bouffe. C’est toutefois devenu un running gag pour les gens qui me connaissent.

Marie-Ève: Moi aussi, je suis un phénomène. Un jour, mes collègues m’avaient organisé un pot de départ avec un buffet spécial. Sur la table, il y avait des chips, des pizzas-pochettes, des bonbons et du Pepsi. C’est donc l’image qu’ils ont gardée de moi. Pour les autres, on est vraiment des gens spéciaux, on vient d’une autre planète…


 

Cet article est paru initialement dans le numéro 3, Tabous, en octobre 2015.