Les résistants de la pêche à la fascine

La pêche à la fascine traditionnelle n’existe plus depuis belle lurette, oubliée dans un des détours de la modernité. Mais pour les insulaires de l’Isle-aux-Coudres, elle est ancrée dans les usages et le restera tant que les derniers résistants rendront hommage à leurs ancêtres en continuant à tendre la fascinante fascine.

Texte d’Émélie Bernier
Photo de Claude Letarte

Il n’y a pas si longtemps, pêche à la fascine rimait avec subsistance sur ce morceau de terre campé entre les deux rives du fleuve, un peu à l’est de Québec. «L’île était isolée, les gens avaient besoin de ça pour se nourrir! On pêchait le capelan, le hareng, l’éperlan, la sardine, la loche et l’anguille. Les surplus de hareng et de sardine étaient salés pour l’hiver», se souvient Robert Mailloux, un des deux derniers irréductibles de la pêche à la fascine sur l’île.

En 2009, quand les biologistes du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) l’ont contacté pour lui offrir de racheter le permis que venait de lui léguer son père, Robert n’a même pas regardé le montant du chèque. Il leur a servi un non poli, mais ferme.

De son bureau du MFFP à Rivière-du-Loup, le biologiste Guy Verreault explique: «L’opération de retrait volontaire avait pour but de diminuer la capture de l’anguille, dont les populations déclinaient dans la province. On a offert de racheter les permis des 67 pêcheurs à la fascine du Québec: 46 ont dit oui et ont été dédommagés.»

Aujourd’hui, seulement une douzaine de fascines sont encore tendues chaque année dans Charlevoix et le Bas-du-Fleuve par huit passionnés qui ont levé le nez sur les bidous.

Un héritage inestimable
Ces «quelques milliers de dollars contre quelque chose que tu pourras jamais ravoir» n’ont pas convaincu Robert Mailloux. «Peu importe le montant, ça aurait été non. C’est une tradition tellement plaisante! On le fait pour préserver le patrimoine. Et parce qu’il n’y a rien de meilleur que du poisson frais pêché», confie-t-il avec un sourire gourmand.

Dans la «vraie» vie, Robert est assistant-contremaître sur un chantier maritime de l’île. Pour cet homme d’une cinquantaine d’années, sa femme et leurs quatre enfants, la pêche à la fascine fait partie des habitudes. Dès que le bout de papier le permet, début mai, ils transportent jusqu’à la grève, à l’aide d’un tracteur, les ailerons, ces imposantes sections de l’appareil utilisé pour la pêche, qui ont passé l’hiver entreposés dans la cour de la maison, à 500 mètres du lieu où ils seront installés pour la saison. Les sections, une vingtaine, seront alors fixées en forme de L dans le lit du fleuve pour créer la fameuse fascine, qui y restera jusqu’en octobre.

Le principe de la fascine, une ingénieuse invention que les Montagnais auraient transmise aux premiers colons de l’île, est simple: guidés par le courant à l’intérieur de la palissade formée par les ailerons, les poissons sont immanquablement dirigés vers la cage installée à l’intersection des deux sections d’ailerons, dans laquelle ils entrent par une petite ouverture. Une fois à l’intérieur, les poissons tournent en rond sans retrouver la sortie, et le pêcheur n’a plus qu’à les ramasser à marée basse avec son épuisette.

L’installation possède le double avantage de permettre des prises abondantes – jusqu’à des milliers de livres par marée à l’époque, et plusieurs centaines aujourd’hui – tout en laissant au propriétaire le temps de vaquer à ses occupations. Pratique, quand on sait que la plupart des gens qui s’adonnaient à ce type de pêche à l’époque étaient d’abord agriculteurs.

Sur l’île, au tournant du 20e siècle, presque chaque famille entretenait sa fascine, une tradition qui a perduré jusque dans les années 1980. Mais depuis, «la relève a manqué. C’est trop de job. Plusieurs ont été ben contents de prendre le chèque du Ministère…» constate Robert.

Il faut dire que les prises les plus abondantes se font la nuit, alors que la progéniture roupille et que sa motivation est en veilleuse. «Quand la marée basse adonne la nuit, je me lève seul et je descends à la grève en tracteur pour vider la cage.» C’est alors qu’Annie, la femme de Robert, entre en scène. «Si c’est long avant qu’il revienne, je sais qu’il va y avoir beaucoup de poisson… Il peut être 1h, 2h du matin: je me prépare en installant ma grande nappe de plastique et mes bacs sur la table de la cuisine. Il faut garder juste les beaux poissons pour la vente, trier les mâles et les femelles parce qu’il y a des clients qui préfèrent l’un ou l’autre, les mettre en sac…»

Et les prises, principalement du capelan, ont la cote! La fraîcheur et la rareté y sont pour beaucoup. La nostalgie aussi, peut-être… «Dès le mois d’avril, on commence à avoir des téléphones! Il y a des gens de l’île qui viennent attendre dans la cour à l’aube», lance Annie, amusée.

Pendant qu’elle se prépare à accueillir les clients, Robert, lui, s’apprête à partir travailler au chantier maritime, en n’ayant dans le corps que quelques petites heures de sommeil… et une bonne poêlée de capelans!

Sentinelles du Saint-Laurent
En faisant le tri, Annie met de côté les «poissons bizarres», qu’elle congèle. Plus tard, elle les remettra aux chercheurs du MFFP. «Les permis de pêche relèvent du ministère de l’Agriculture, des Pêches et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), mais le MFFP a son mot à dire sur les quotas et délivre un second permis, lié à la gestion de la faune, qui permet aux pêcheurs de conserver certaines espèces pour nos recherches. Les pêcheurs sont nos yeux et nos oreilles sur le Saint-Laurent. Le déclin de l’anguille, ce sont eux qui l’ont détecté!» explique le biologiste Guy Verreault.

Rassuré sur le sort de l’anguille, le MFFP n’a pas l’intention de demander au MAPAQ de retirer les permis des derniers pêcheurs à la fascine. Mais le ministère des Pêches et Océans Canada pourrait y mettre son grain de sel, car certains poissons sont de juridiction canadienne. Si les habitudes des harengs ou des capelans devaient éveiller les inquiétudes, par exemple, Robert Mailloux pourrait devoir dire adieu à son précieux permis.

Le principal intéressé préfère ne pas y penser et continuer, tant qu’il le pourra, à se lever aux petites heures pour aller barboter dans le fleuve aux grandes eaux, faisant ainsi le bonheur de ses papilles et de celles de ses voisins.

*Cet article est paru à l’origine dans le numéro 4 de Caribou, Eau, au printemps 2016.