Viande in vitro: l’éleveur du futur porte un sarrau blanc

La production de «fausse viande» est un phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur, pour le meilleur et pour le pire. Pas la «viande» végétarienne, faite à base de produits végétaux. Non. Ici, je fais référence à la vraie fausse viande, aussi paradoxale que cette affirmation puisse sembler: à l’agriculture cellulaire. Au – potentiel – futur de notre alimentation omnivore.

Texte de Laurence A. Clavet – Bouffisme.

L’agriculture cellulaire, à l’intersection de la médecine et de l’agriculture, «regroupe les méthodes de synthèse in vitro de produits d’origine animale (viande, cuir, lait, œufs, etc.) [qui] permettraient de reproduire à l’identique, sur les plans cellulaire et moléculaire, les produits phares de l’alimentation, sans pour autant avoir recours à l’élevage».

Bref, produire de la viande sans tuer d’animaux.

Il est important que nous réfléchissions aux enjeux éthiques, légaux et politiques que pose cette nouvelle technologie, avant d’être frappés de plein fouet par son arrivée sur nos marchés et d’être pris de court par ses conséquences. À cette étape de la discussion, il s’agit de tenter de comprendre le potentiel, et les risques, associés à cette nouvelle technologie. Car l’agriculture cellulaire pourrait influencer plus que notre alimentation; commercialisée à grande échelle, celle-ci pourrait avoir un impact sur l’environnement, sur notre santé, sur l’économie mondiale… et j’en passe.

L’agriculture cellulaire, aujourd’hui

Certains d’entre vous sont peut-être en train de vous dire: «Mais de quoi elle parle, celle-là? On n’est pas près de voir de la viande in vitro dans nos comptoirs de boucherie! Eille, woah là.»

Effectivement, en date du mois d’août 2018, le coût de production d’une livre de viande produite en laboratoire était de 2400$US (environ 3275$CA). Pourtant, je crois que la commercialisation de viande in vitro est plus près qu’on pourrait le croire.

Au Japon, des étudiants du secondaire produisent déjà de la viande in vitro dans le confort de leur foyer, grâce à l’organisme sans but lucratif Shojinmeat Project. Par cette initiative, le chimiste et entrepreneur Yuki Hanyu vise à normaliser la production de viande in vitro afin de faciliter sa commercialisation. Son entreprise émergente Integriculture, fondée en 2015, centre ses efforts sur la production de foie gras in vitro, produit pour lequel Integriculture a déjà obtenu un brevet d’invention.

La compagnie Perfect Day sollicite les efforts d’une équipe de plus de 45 personnes à la production d’un véritable lait, sans vaches. Chez Clara Foods, on s’attelle à la production d’œufs sans poules. Pour Finless Foods, la mission est de créer des poissons et fruits de mer à partir des cellules souches d’animaux marins. Memphis Meats, Mosa Meat et Just s’attaquent à la production de viande à proprement parler, comme du bœuf et du poulet.

Ces compagnies, émergeant pour la plupart de la Silicone Valley, sont massivement financées par des investisseurs privés, qui y voient un nouveau marché d’une valeur de plusieurs milliards de dollars.

Aucun de ces produits n’est, en date d’aujourd’hui, disponible pour le citoyen moyen mais l’entreprise Just affirme que sa croquette de poulet in vitro est prête à être commercialisée.

Lors de mes recherches, je n’ai trouvé aucune entreprise canadienne développant de tels produits alimentaires. Ceci n’est point surprenant étant donné qu’en ce qui a trait aux innovations technologiques, notre pays a l’habitude de suivre les États-Unis, à quelques années près. Toutefois, un tel engouement autour de cette potentielle nouvelle industrie chez nos voisins du sud permet de croire que d’ici quelques années, nous verrons poindre, dans les grands centres urbains, des start-ups innovant dans le même sens. Quelques années encore plus tard, le marché canadien pourrait être visé par les entrepreneurs américains, qui seront dès lors bien établis dans leur pays et désireront étendre leur marché au-delà de leurs frontières.

Selon le magazine Fast Company, «2019 will be the year alt-meat goes mainstream». La notion de «alt-meat», pour le magazine d’affaires américain, englobe tant la fausse viande faite à base de plantes que la viande faite à partir de cellules souches. Ils soutiennent que ces produits révolutionneront notre manière de manger de la viande car ils sont conçus pour les omnivores, plutôt que pour les végétariens ou végétaliens. En effet, le premier imite la viande au point de confondre le plus fidèle des carnivores; le deuxième est, en soi, de la viande, même si elle ne nécessite aucun abattage.

Potentiel révolutionnaire de l’agriculture cellulaire

Pour les compagnies productrices de viande in vitro et ceux pour qui cette technologie est invariablement le futur de notre alimentation, il existe de nombreux bienfaits à la commercialisation et la consommation à grande échelle de ce type de produit. Et ce, car la demande mondiale de produits d’origine animale n’est pas près de diminuer – en fait, selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), elle augmentera de 70% d’ici à 2050.

*À noter qu’à des fins de simplification, je ne traiterai pas, pour la prochaine section, du modèle d’agriculture biologique. Je suis toutefois bien consciente des impacts positifs de cette agriculture, surtout en ce qui a trait aux enjeux de santé publique.

Environnement
Nous l’entendons de plus en plus: les modèles actuels d’élevage de bétail et de pêche industrielle sont extrêmement dommageables pour l’environnement. Plus de 25% de la surface habitable de notre planète est utilisée à des fins d’élevage, ce qui correspond à 70% des terres agricoles. 30% des ressources d’eau potable sont utilisées pour la production de viande, d’œufs et de produits laitiers. 18% des émissions de gaz à effet de serre (GES) sont générées par cette industrie (c’est davantage que l’industrie des transports, qui génère 12% des GES).

La pêche industrielle exploite 55% de la surface des océans dans le monde, et selon un rapport de la FAO, le tiers des stocks de poisson s’épuise plus vite qu’il ne se fournit. Les écosystèmes de nos océans sont gravement déstabilisés par la surpêche et la destruction des habitats marins, comme les récifs coralliens.

La production de viande, de produits d’origine animale, de poissons et de fruits de mer en laboratoire semble être une alliée naturelle de la protection de l’environnement: une manière durable de répondre à la demande mondiale.

Procédons à une comparaison rapide. Les experts dans le domaine estiment que la production de viande en laboratoire utiliserait 10% de la terre, moins de 10% de l’eau potable et moins de 50% de l’énergie nécessaires à l’élevage industriel. Conséquemment, il est possible de croire que les émissions de GES seraient également diminuées, et que cette nouvelle industrie diminuerait l’impact de la demande de produits de la mer sur nos océans et ceux qui en dépendent.

Bien-être animal
La possibilité de produire de la viande, des œufs et des produits laitiers sans l’usage ou l’abattage d’animaux ne peut qu’être une bonne nouvelle pour les bêtes elles-mêmes.

L’adoption de ce nouveau modèle pourrait avoir un effet préventif. En effet, l’augmentation de la demande mondiale de produits d’origine animale incitera les fermes d’élevage à produire plus, plus vite, pour moins cher. Il est fort à parier que les conditions de vie des animaux, déjà plus que précaires, sont susceptibles d’empirer. L’agriculture cellulaire pourra assurer une partie de l’accroissement de la demande et alléger le fardeau de celle-ci sur les éleveurs industriels, permettant d’améliorer – ou au moins de ne pas détériorer, les conditions d’existence des animaux.

Santé publique
Une diversité stupéfiante d’antibiotiques est ajoutée à la nourriture animale afin de prévenir certaines maladies, en guérir d’autres ou pour stimuler une croissance plus rapide des animaux. La consommation de certains de ces antibiotiques, comme la ciprofloxacine et la colistine, par les animaux, peut créer une résistance à ceux-ci chez l’humain, prochain dans la chaîne alimentaire. La ciprofloxacine est utilisée pour les infections respiratoires et cutanées; la colistine, en tant que médicament de dernier recours, lorsque plus rien n’est efficace. Il va sans dire que la résistance aux antibiotiques est un des impacts les plus néfastes et pervers du modèle agricole industriel.

Les conventions de l’élevage industriel créent aussi les conditions idéales pour la prolifération de maladies chez les bêtes, qui peuvent se transmettre à l’humain et prendre des proportions épidémiques. Pensons à la maladie de la «vache folle»; à la grippe aviaire, transmise par les poulets; et à la grippe H1N1, provenant d’un élevage de porcs en Asie.

L’agriculture cellulaire, ne nécessitant évidemment aucune proximité ni entreposage des animaux, et étant effectuée dans un environnement stérile, élimine d’emblée le besoin d’antibiotiques et le risque de prolifération de maladies.

Coût
Préalablement à mes recherches, il me semblait évident que c’est sur le point du coût que le bât blesse. La production de viande à l’aide de cellules souches par des biologistes, des bio-ingénieurs et d’autres experts ne travaillant point au salaire minimum, dans des laboratoires sophistiqués, ne pouvait être moins dispendieuse que l’élevage industriel, industrie conçue afin de rationaliser tous les coûts.

Pourtant, selon Ginger Hultin, nutritionniste, diététicienne et experte en génomique nutritionnelle, l’agriculture cellulaire pourrait, à moyen ou long terme, être plus rentable que l’élevage industriel tel qu’on le connaît. Effectivement, cultiver de la viande en laboratoire est beaucoup plus rapide que d’élever un animal en vue de l’abattre (quelques semaines vs des mois ou des années, selon qu’il soit question de poulets, de porcs ou de vaches). De plus, l’agriculture cellulaire permet d’éliminer les coûts liés à la main-d’œuvre, à l’alimentation animale et à l’entretien des pâturages.

Risques et défis de l’agriculture cellulaire

Mangeriez-vous une poitrine de poulet, ou un steak, produit en laboratoire?

La réponse à cette question est de première importance pour ceux qui travaillent vers l’adoption de ce modèle d’agriculture. Selon plusieurs, il est loin d’être certain que la réponse à cette question sera «oui», pour une appréciable part de la population. Nous le voyons aujourd’hui, les géants de l’agroalimentaire sont prêts à tout pour vendre un produit à la masse – les possibilités de profit sont inimaginables. Une industrie aux pratiques transparentes, ainsi qu’un cadre réglementaire serré, pourraient contribuer à assurer la confiance de la population.

L’agriculture cellulaire pourrait-elle régler, à moyen ou long terme, certaines des plus grandes failles du modèle industriel de production des produits d’origine animale? Peut-être, mais les défis sont nombreux, et de taille.

Santé publique
Bien qu’elle soit faite à partir de réelles cellules animales, un produit animal cultivé en laboratoire ne peut être considéré comme étant «naturel». En fait, l’entièreté du processus menant à la consommation, par l’humain, d’une viande in vitro, est artificiel. L’humain contrôle la production de A à Z. La chaîne alimentaire est complètement évacuée. Comment prétendre, alors, qu’un steak cultivé en laboratoire satisfera les besoins nutritionnels de son consommateur de la même manière qu’un steak de bœuf «traditionnel»? Cette question est d’autant plus cruciale puisque les investisseurs privés qui assurent la survie des entreprises d’agriculture cellulaire se préoccupent vraisemblablement de la viabilité commerciale de ces produits et non pas de leur intérêt nutritionnel.

Plus tôt, j’ai noté qu’un grand avantage de ce type d’agriculture est qu’il permettait de limiter la consommation d’antibiotiques par les humains, et conséquemment, les risques de résistance aux antibiotiques. Cette affirmation présuppose que l’environnement dans lequel le produit in vitro est développé est complètement stérile, ce qui peut être extrêmement coûteux. À défaut d’environnement complètement stérile, les bio-ingénieurs «producteurs» devront injecter le produit in vitro avec des antibiotiques afin d’empêcher la prolifération de bactéries. Le produit animal cultivé ne profitant pas des avantages d’un système immunitaire, une quantité très importante d’antibiotiques devra être administrée – peut-être même plus que dans le cadre de l’élevage industriel.

Impact sur les populations défavorisées et rurales
Les dernières statistiques de la FAO estiment qu’un milliard de personnes dépendent de l’élevage pour se nourrir et pour gagner leur vie – environ 70% des populations rurales et pauvres dans le monde. La suppression de l’élevage – ou une importante diminution de la demande – serait, pour ces populations, dévastateur. Ainsi, si l’agriculture cellulaire occupe éventuellement une importante part de marché, il deviendra primordial que son impact à l’égard de ces personnes et familles vulnérables soit considéré. Pour moi, ceci est un bémol substantiel, qui, je crois, pourrait trop facilement être mis de côté.

Environnement
La production de viande, d’œufs, de poissons et de de fruits de mer dans des laboratoires de la Silicone Valley est-elle vraiment synonyme de protection de l’environnement? Il est possible d’en douter, même si nous tenons pour avérées les statistiques présentées plus haut.

Une étude publiée en 2015 par l’American Chemical Society présente des résultats mitigés. À titre d’exemple, sur le plan des émissions de GES, la production animale cultivée pourrait en engendrer davantage que l’élevage traditionnel de poulet et de porc en raison de son très fort besoin en énergie industrielle. Toutefois, ces émissions seraient moins importantes que celles engendrées par l’élevage bovin (du fait des émissions d’oxyde nitreux et de méthane, provenant du fumier).

L’autre important facteur à considérer est celui du transport des animaux et des produits d’origine animale. Même en admettant que l’agriculture cellulaire soit plus durable que l’élevage traditionnel, développons-nous réellement un système alimentaire plus durable si aucun moyen durable n’est employé pour transporter ces dits produits à travers le monde?

Règlementation et concurrence
L’agriculture cellulaire pose maints enjeux de réglementation. Les produits qui en découlent sont-ils agricoles, marins, laitiers? Peut-on les appeler et les réglementer comme tels? Au Québec, même si l’on soutient que les produits d’origine animale cultivés en laboratoire peuvent être inclus dans la définition de «produit alimentaire» de la Loi sur les produits alimentaires, ou la définition d’«aliment» de la Loi sur les aliments et les drogues, il est possible de croire que la législation applicable ne serait pas suffisante à une réglementation efficace de ces produits.

L’agriculture cellulaire étant purement scientifique, les procédés qui en découlent sont, d’emblée, brevetables. En fait, la course aux brevets est déjà entamée. Nous l’avons mentionné plus tôt, l’entrepreneur japonais Yuki Hanyu a déjà breveté son procédé de fabrication de foie gras. En 2007, la compagnie Just Inc. a obtenu un brevet, de nature plutôt général, pour la production industrielle de viande à l’aide de culture cellulaire. En 2018, Mosa Meats a publié un brevet relativement à l’automatisation de ce processus.

En théorie, il est facile de comprendre l’engouement de ces inventeurs – il s’agit d’une technologie potentiellement révolutionnaire. Mais comment cela s’articulera-t-il en pratique, lorsque ces produits seront commercialisés? Se retrouvera-t-on avec un oligopole de l’agriculture cellulaire, par les riches, pour les riches? Je crois que c’est une réalité qui s’entrevoit aisément, et qui doit être évitée. Dans un monde idéal, ne serait-ce pas plus humain, et sain, que ces procédés innovateurs soient accessibles à tous, sorte d’open source agricole? Ceci pourrait encourager la collaboration et l’innovation, limiter l’élargissement de l’écart entre les riches et les pauvres, et être un réel contrepoids aux appétits industriels. En toute vraisemblance, un tel marché nécessiterait une intervention étatique, ainsi que du guts politique.

L’incertitude plane toujours sur en ce qui a trait à l’avenir de l’agriculture cellulaire. Beaucoup d’espoir et d’excitation – rien de tout à fait concret encore. En toute honnêteté, je ne crois pas que ce modèle révolutionnera nos pratiques agricoles au point d’éliminer l’élevage traditionnel, mais je suis convaincue que ces produits auront leur place dans notre comptoir de boucherie du supermarché, et ce, plus rapidement qu’on ne le pense. En espérant que nous soyons prêts à les accueillir convenablement.

Et en attendant:

  • Cultivons l’innovation agroalimentaire – dans nos fermes, universités et laboratoires;
  • Tentons de diminuer notre consommation de viande, et;
  • Achetons biologique et local, dès que possible et autant que possible.

De belles résolutions pour 2019.

Autres sources à consulter: