Une application innovante pour la santé mentale des agriculteurs

sante mentale champ

Les agriculteurs font partie des gens les plus vulnérables en termes de santé mentale, selon une étude canadienne de l’Université de Guelph réalisée en 2016. L’agronome, journaliste et viticulteur Étienne Gosselin, ainsi qu’Hélen Bourgoin, éducatrice spécialisée et ex-travailleuse de rang, croient qu’il faut agir. Ils ont ainsi développé une application qui permet aux agriculteurs d’évaluer eux-mêmes leur état psychologique. Afin de mettre sur pied cette application intitulée La Bêche, les deux instigateurs, épaulés par l’artiste Marc Séguin, mènent une campagne de sociofinancement jusqu’au 29 mai. Caribou s’est entretenu avec eux de ce projet d’innovation techno-sociale. 

Texte de Pénélope Leblanc

Pourquoi faut-il davantage parler de santé mentale dans le monde agricole?

Hélen: La culture agricole, c’est une culture en soi et elle est souvent très traditionnelle. Ce domaine vient avec beaucoup de pression. On ne veut pas être la génération qui va arrêter de travailler sur la ferme, par exemple. De plus, les agriculteurs se demandent constamment comment vont leurs animaux, leurs travailleurs, dans quel état est la machinerie, mais c’est long avant qu’ils se demandent comment ils vont eux-mêmes.  

Étienne: Une ferme a besoin de beaucoup de choses pour fonctionner. Mais ce que les agriculteurs doivent comprendre c’est qu’ils sont l’actif le plus précieux à la ferme. Au Québec, on est quand même en avance sur la santé mentale agricole. On a notamment des travailleuses de rang qui offrent des services psychosociaux en campagne et une maison de répit à Sainte-Hyacinthe. Sauf que tous ces outils mis en place servent à intervenir; il manque quelque chose en amont pour prévenir et c’est, entre autres, à partir de ce constat que j’ai eu l’idée de développer une application. 

Justement, pourquoi passer par une application pour mettre en place un système de prévention? 

Hélen: Avec la pandémie, on a vu exploser le monde virtuel. C’est donc une belle fenêtre à exploiter qui nous permettra d’agir, d’intervenir, et surtout, avant qu’il se passe quelque chose de regrettable. Parce qu’il y a malheureusement des gens qui ne consultent pas, qui ne parlent pas et qui finissent pas s’enlever la vie…

Étienne: L’application servira notamment à se demander: est-ce que je suis heureux, optimiste, stressé? Comment vont mes finances, ma relation avec mes enfants? La Bêche servira aussi à envoyer des stratégies, des témoignages de gens qui ont vécu des histoires similaires, afin de montrer aux utilisateurs qu’ils peuvent s’en sortir même s’ils connaissent des défis importants. Ce sera un gilet de sauvetage facilement accessible. 

«C’est un canal de diffusion qui nous permettra aussi de partager plein d’histoires de solidarité pour «recrinquer» le réseau.»

Étienne Gosselin

Hélen: C’est aussi un outil qui va être pratique pour référer les agriculteurs aux bons endroits. Souvent ils ne connaissent juste pas les ressources à leur portée. 

L’état des agriculteurs canadiens en quelques chiffres…
• 45% ont un niveau de stress élevé
• 35% souffrent de dépression, soit plus d’un agriculteur sur trois
• 31% croient que demander de l’aide professionnelle pourrait les stigmatiser
• Moins de 50% estiment que l’industrie bénéficie d’un soutien adéquat en matière de santé mentale
Source: Farmers Need, Want Mental Health Help: Survey – une étude menée par la professeure Andria Jones-Bitton en 2016

Quels genres d’experts seront attachés au projet? 

Hélen: Il va y avoir deux catégories. La première regroupera les experts agricoles qui parlent dans un langage que les agriculteurs connaissent. Puis la deuxième catégorie englobera les experts en santé mentale. Les gens du domaine agricole connaissent la réalité du milieu. Ils savent que tout est différent à la campagne. Ils vont donc établir un lien de confiance avec les agriculteurs pour qu’ils se sentent compris dans leurs démarches, ce qui n’est pas toujours le cas en ce moment. 

À l’heure actuelle, l’application est encore en développement, elle évolue au fil des jours, mais on sait ce qu’on veut faire et on sait qu’il va y avoir des notifications pour rappeler aux agriculteurs de s’auto-évaluer, de prendre des pauses, de respirer, puis, surtout, il faut que ce soit simple, concret et efficace.  

Selon vous, les agriculteurs sont-ils prêts à parler de santé mentale?

Étienne: Je pense que c’est encore tabou de parler de santé mentale et peut-être encore plus dans la culture de l’agriculture. Ce sont des gens concrets, donc il va falloir que l’application le soit elle aussi comme l’expliquait Hélen. 

Hélen: Malgré cela, on a l’impression que ça change quand même depuis les dernières années. C’est juste que les agriculteurs sont tellement habitués de tout faire seuls, qu’il peut être difficile pour eux de demander de l’aide.


➤ Pour participer à la campagne de sociofinancement, jusqu’au 29 mai: c’est ici.