Le grincement de dents d’Anne-Marie Granger Godbout: Plus de soutien aux appellations!

L’agroéconomiste Anne-Marie Granger Godbout a travaillé pendant une quinzaine d’années en mise en marché collective de produits agricoles avant d’être nommée, en 2012, présidente-directrice-générale du Conseil des appellations réservées et des termes valorisants (CARTV). Ce conseil, qui relève directement du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), met en place des appellations réservées pour des produits distinctifs (ex.: Agneau de Charlevoix ou Vin de glace du Québec) et en assure la surveillance*.

Le mandat de Mme Granger Godbout est échu depuis 2015, mais impossible, malgré ses tentatives répétées, d’obtenir des nouvelles du gouvernement pour la suite des choses. C’est dans un brouillard plutôt opaque que la présidente continuait de plancher sur ses dossiers. Jusqu’en janvier 2017. Irritée par le silence-radio du ministre et le manque de support au CARTV, Mme Granger Godbout renonce au privilège de demeurer en fonction en attendant son remplacement et quitte la tête du CARTV. Caribou lui tend le micro.

Pourquoi le CARTV devrait-il remonter dans la liste des priorités du gouvernement?
Les appellations sont un outil législatif balisé exceptionnel qui crée une forme de propriété intellectuelle publique. Contrairement à une marque de commerce, elles ne peuvent être ni achetées ni vendues, puisqu’elles appartiennent à la société québécoise. Elles permettent de protéger une production reliée à un territoire (ex.: cidre de glace du Québec), un mode de production (ex.: biologique) ou une spécificité (ex.: préservation d’une race avec les fromages de vache de race Canadienne). Ce sont des valeurs ajoutées qui ne sont pas perceptibles à l’achat, surtout quand on n’a pas de lien direct avec le producteur. Si acheter c’est voter, encore faut-il être sûr de ce qu’on achète pour que notre vote compte! En plus de protéger les consommateurs, les appellations célèbrent l’unicité de nos saveurs, bâtissent une fierté collective, constituent un outil extraordinaire pour assurer la pérennité d’une production et servent de levier de développement pour les régions.

On s’est doté d’une loi sur les appellations qui n’existe pas ailleurs au Canada ou aux États-Unis. On ne réalise pas le trésor qu’on a entre les mains.

Considérant ces atouts, qu’est-ce qui explique le manque de support aux appellations?
J’ai l’impression que le gouvernement sous-estime le levier de développement qu’elles représentent. Or, un levier multiplie les forces mais ne travaille pas seul; c’est quand les forces se mettent ensemble pour se servir d’un levier que de grandes choses arrivent. Je travaille depuis des années en projets collectifs qui requièrent d’engager des dialogues et de «bâtir ensemble», mais j’ai rarement fait face à un tel mur de silence qu’avec le ministre Pierre Paradis. Impossible d’obtenir une rencontre, d’engager un échange ou d’obtenir des réponses aux questions. Plein de gens veulent que ça bouge pour les appellations, même au MAPAQ qui semble parfois engourdi, peut-être par manque de directives claires. Et c’est sans compter le manque de ressources: le budget total du CARTV est de 500 000$ par année, soit un quart-de-poil-de-demie-peanut sachant que ça inclut l’ensemble des salaires, des frais juridiques et des déplacements. Et que c’est le même montant depuis une dizaine d’années, alors qu’on a plus d’appellations à gérer.

Comment peut-on envisager la suite des choses?
Avec espoir! Dans les dernières années, plusieurs groupes de producteurs se sont sensibilisés aux appellations et cheminent, même si ça demeure un défi de s’entendre sur des dénominateurs communs sans niveler par le bas. C’est un travail magnifique, rassembleur et ambitieux, c’est beau à voir! En tant qu’outil de différenciation ordonnée, les appellations représentent aussi une façon inédite de faire de la mise en marché collective, elles sont peut-être même sa planche de salut. Elles sont un outil de vision: c’est de la mise en marché collective «nouvelle génération»!

Quand, épuisée par le manque de soutien au CARTV, j’ai annoncé mon départ, je ne savais pas que peu de temps après, le ministre Paradis serait remplacé par Laurent Lessard. Deux jours après son arrivée, le nouveau ministre m’a téléphoné! J’ai senti qu’il voulait faire bouger les choses et j’ai pu lui faire des recommandations, en commençant par ne pas laisser une chaise vide à la tête du CARTV. Le vent tourne: il y a une approche différente… déjà il y a une approche! C’est quand même choquant qu’il semble toujours falloir attendre d’arriver au bout du rouleau pour que les choses changent.

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*Cette formulation est un abrégé, voici l’intégral de la mission du CARTV telle que présentée sur leur site: Développer et maintenir des systèmes de reconnaissance, de certification, de surveillance et d’information permettant d’une part à des regroupements d’entreprises agroalimentaires d’utiliser une appellation pour des produits se distinguant par leur origine ou leur qualité, et d’autre part d’assurer l’intégrité desdits produits en vue de gagner la confiance de ceux et celles qui les consomment.

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