Le grincement de dents de Bernard Lavallée: à bas les faux arguments «nutritionnels» de l’industrie alimentaire

Communicateur hors pair, le nutritionniste Bernard Lavallée vulgarise la science de la nutrition sur diverses plateformes depuis plusieurs années. Dans son dernier livre, N’avalez pas tout ce qu’on vous dit, l’auteur a choisi, entre autres, de s’attaquer aux produits ultra-transformés et à leurs fausses promesses de santé. Car faire croire aux consommateurs que ces produits industriels sont meilleurs pour la santé qu’ils ne le sont en réalité le fait royalement grincer des dents.

Texte de Julie Aubé
Photo de Katya Konioukhova

Pourquoi les objectifs de l’industrie alimentaire s’arriment-ils difficilement avec ceux de la santé publique?
L’industrie alimentaire ne conspire pas pour détruire la santé des gens. Mais comme n’importe quelle industrie, son but premier est de faire de l’argent. Qu’elle veuille faire de l’argent n’est pas un problème en soi. Toutefois, en alimentation, pour que l’industrie atteigne ses objectifs financiers, elle doit miser sur des produits qui ne coûtent pas cher, qui se conservent longtemps sur les tablettes et que les consommateurs vont aimer. La recette idéale pour y arriver? Du sel, du sucre, du gras, des farines raffinées, des additifs.

Quand on se promène dans les allées de supermarché, on a une illusion d’abondance. En réalité, la majorité des produits ultra-transformés sont fabriqués par une poignée d’entreprises et se ressemblent pour la plupart, à quelques nuances d’additifs, de colorants et de saveurs artificielles près. Malheureusement, en répondant aux impératifs financiers de l’industrie, cette recette se traduit en produits ultra-transformés, pas très nutritifs. Elle est en contradiction avec les objectifs de la santé publique qui, eux, visent la prévention de l’obésité, des maladies cardiovasculaires, des cancers, du diabète, etc. Je n’ai aucun problème avec l’existence de tels produits peu nutritifs. Après tout, nous sommes libres de choisir ce que l’on mange. Mais faire croire que ces produits sont meilleurs qu’ils le sont, là j’ai un problème avec ça.

Comment l’industrie alimentaire s’y prend pour réussir à nous «vendre de la santé»?
L’industrie alimentaire sait pertinemment que la santé vend. Ses joueurs ont donc recours au «marketing nutritionnel» pour vendre leurs produits transformés et ultra-transformés. Ce type de marketing se présente souvent sous forme d’allégations («riche en fibres», «faible en gras», etc.). Les entreprises s’en servent pour distinguer leurs produits des autres et créer un «halo santé». Ce halo amène les consommateurs à se dire: «Ah, ce produit-là est bon pour moi!». La réalité, c’est que ces allégations, même si elles sont vraies et légales, ne sont souvent que de belles promesses «santé» auxquelles le produit, lorsqu’on l’évalue dans son ensemble, ne répond pas. Ce qu’on met de l’avant, ce sont les qualités prises de manière isolée. Les entreprises ne «mentent» pas, mais elles mettent en valeur un seul aspect de leur produit, sachant que les consommateurs font des raccourcis intellectuels: parce que le produit est riche en calcium, soudainement le produit dans sa totalité devient meilleur. Cette stratégie de marketing alimentaire se base sur le nutritionnisme.

Le nutritionnisme constitue une vision très réductrice de l’alimentation, qui décortique les aliments en nutriments et qui prône que si on mange les bonnes quantités de nutriments, on favorise notre santé, quelle que soit la forme sous laquelle on les mange. L’industrie se sert de ce dogme, parce qu’elle peut ainsi mettre l’accent sur certains nutriments, les «meilleurs», et fermer les yeux sur les «moins bons». On perd de vue la vision d’ensemble du produit.

Les biscuits aux baies de goji, voilà un exemple frappant de ce phénomène. On sait tous qu’un biscuit industriel, c’est généralement une gâterie. Mais en mettant l’accent sur le goji et ses vertus, l’industrie alimentaire souhaite nous faire oublier qu’on mange un biscuit. Plusieurs en mangeront même plus, s’ils sont convaincus que le biscuit est bon pour eux. En outre, l’industrie sait que le consommateur se sent coupable, et elle est habile pour utiliser les bons arguments pour vendre ses produits, notamment en mettant de l’avant un atout santé qui aura un effet déculpabilisant sur le consommateur.

Attention! Le but n’est pas de dire qu’on doit se sentir coupable si on mange un produit peu nutritif, au contraire! Le problème, c’est quand on le fait en pensant qu’on mange un produit bon pour soi et que ce n’est pas le cas. Un biscuit industriel, même au goji, ça reste un biscuit!

L’enjeu est tel que dans ses états financiers de 2016, Coca-Cola considère la santé publique et les préoccupations reliées à la santé comme «un risque financier»! Sans parler de la confusion découlant du fait que l’industrie alimentaire a aussi tendance à s’emparer des messages de santé publique pour les resservir à sa sauce. Qu’est-ce qui est de l’information? Qu’est-ce qui est du marketing? Tout le monde tombe dans le piège! Ce n’est pas normal que je sois content d’avoir un bac en nutrition quand je fais l’épicerie.

Un consommateur peut-il encore faire confiance aux produits ultra-transformés?
Les produits ultra-transformés ne présentent ni une valeur nutritive intéressante ni un impact positif sur la santé en général. Les études sont là pour le démontrer. Je recommande donc aux gens d’opter le plus souvent pour des aliments de base, frais et sans emballage. Si on achète des fruits, des légumes, des grains céréaliers entiers, du lait, des œufs, de la viande, des légumineuses, nul besoin de (savoir) lire les étiquettes! Oui, il faut cuisiner, mais pas besoin de prendre trois heures chaque soir! Le truc? Bien planifier! De plus, certains aliments transformés (légumineuses en conserves, sauces tomates, fromages, fruits congelés…) nous font gagner du temps tout en étant simples et nutritifs. Ce sont les produits ultra-transformés qui sont problématiques. Quand on opte pour ces aliments, alors mieux vaut choisir ceux qui présentent le moins d’ingrédients et d’aliments artificiels possibles, et dont l’emballage ne comporte ni «petits bonshommes», ni allégations.