Le grincement de dents de Mathieu Roy: mettre fin à l’indifférence à l’égard des paysans du monde

Mathieu Roy a réalisé Les dépossédés*, un film au rythme lent, durant trois heures, au cours desquelles on devient témoin du destin éprouvant de paysans de différents pays. On comprend que ceux-ci, soit la moitié de l’humanité, sont victimes des conséquences de la mondialisation et de la néolibéralisation des systèmes agroalimentaires. Le cinéaste se désole de constater l’indifférence totale des gens qui vivent en ville par rapport au sort de cette moitié de l’humanité qui produit leur nourriture.

Texte de Julie Aubé
Photo principale tirée du film Les dépossédés

De quoi aimeriez-vous que les gens soient conscients en ce qui a trait à la situation des paysans?
Les politiques néolibérales et les politiques de libre-échange détruisent complètement la capacité des petits paysans à avoir des revenus décents. Les enjeux sont complexes. D’une part, l’agriculture subventionnée dans les pays du nord produit des surplus exportés à perte dans les pays en voie de développement, où l’agriculture locale ne peut rivaliser ces faux bas prix. D’autre part, en troquant l’agriculture de subsistance pour les marchés globalisés, les paysans sont laissés à eux-mêmes devant les fluctuations des prix. Le film présente l’exemple de la vanille : un jour, on promet des revenus; le lendemain, le prix chute de manière draconienne. Les paysans, dépossédés de tout pouvoir face à la situation, s’enfoncent dans un cycle d’endettement et de désespoir qui, lorsqu’il ne mène pas au suicide, mène à l’exode rural. Les paysans sous-payés ou endettés s’en vont massivement vers les villes, où ils sont condamnés à faire des jobs payées trois fois rien… quand ils se font payer. Sans le sou et sans champ, comment sont-ils censés se nourrir?

Cette tragédie se déroule sur une bonne partie de la planète et on n’en parle jamais. Elle n’intéresse pas les médias. Les paysans sont dispersés dans le monde, ils sont peu ou pas représentés. C’est un peuple invisible. D’ailleurs, s’ils étaient réellement un peuple, on parlerait de génocide. Mon film, c’est une volonté de mettre des images et des visages sur ce génocide économique. Dans l’espoir de mettre fin à l’indifférence.

Comment peut-on envisager un système plus juste?
La moitié de l’humanité se noie parce que les terres sont vues comme des denrées productivistes destinées à produire «pour le marché». La première chose à faire est de changer d’échelle. On doit remplacer les aliments provenant des transnationales et des systèmes alimentaires mondialisés par ceux issus d’une agriculture relocalisée près des lieux de consommation, en fonction du climat et des ressources. De plus, il ne faut pas s’en tenir à réformer le système de l’intérieur. Il faut avoir le courage de repenser les modèles. Un vrai projet de société pour le Québec serait, par exemple, de diminuer significativement les subventions aux compagnies pétrochimiques et pharmaceutiques, et attribuer cet argent-là au développement de l’agriculture biologique locale.

Changer ne demande pas juste d’avoir des connaissances et une sensibilité. On doit aussi laisser tomber son coupe-feu, faire preuve d’humilité et de persévérance, puis y consacrer temps, volonté et efforts.

Comme consommateur, que peut-on faire?
Il faut bien sûr toujours s’informer, être curieux et apprendre. Mais même quand on est informé, changer des comportements bien ancrés comme des habitudes d’approvisionnement alimentaire, c’est difficile. L’indifférence au sort des paysans, à sa propre santé ou à l’environnement peut être due à un manque d’information. Mais elle est aussi parfois inconsciemment «choisie» pour éviter de se sentir confronté. La connaissance, c’est parfois douloureux. Plusieurs personnes développent une sorte de coupe-feu pour se protéger des informations qui pourraient mener à un sentiment de culpabilité si aucun changement ne s’opère. Or, pour changer, on doit faire des efforts. C’est difficile de demander aux gens drogués par la facilité de passer plus de temps à s’approvisionner ou à cuisiner! Une autre stratégie commune de déculpabilisation est celle du «je fais déjà ceci, j’ai fait ma part». Autrement dit, se conforter dans une résistance au changement en mettant l’accent sur un acquis. Changer c’est aussi mettre son ego de côté et faire preuve d’humilité pour accepter que pendant un certain temps, on ne faisait pas le meilleur.

D’autres personnes, une fois informées, seront sincèrement désireuses de changements. Elles voudront souvent savoir ce qu’elles peuvent faire «maintenant». Or, les racines d’une habitude s’enfoncent profondément, maintenir une nouvelle habitude est un défi qui demande de la persévérance.

Autre défi de taille: l’omniprésence malsaine d’une offre à bas prix. Les choix éthiques et sains existent. Ils ne sont pas forcément plus chers, mais ils sont parfois moins accessibles. Ils demandent aussi plus d’effort que l’offre de l’industrie qui, elle, est à portée de la main, partout, en tout temps.

Bien sûr, il faut repenser le système de façon macro. Mais notre plus grand pouvoir au quotidien reste certainement celui de faire l’effort de se changer soi-même. La meilleure chose à faire, c’est de s’abonner à un panier bio, puis d’inviter des gens à souper. Chaque personne qui fait un changement positif peut en inspirer d’autres.

La bande-annonce du film Les dépossédés
*Le film est disponible en location sur le site de l’ONF.