Grincement de dents de Dominique Arseneau: il est urgent de soutenir la survie de la vache de race canadienne

La vache de race canadienne constitue la seule race bovine laitière propre à l’Amérique du Nord. Or, cette race patrimoniale, adaptée au territoire québécois, unique à chez nous et intimement liée à notre histoire est aujourd’hui menacée d’extinction: il ne resterait plus que 10 troupeaux au Québec, dont quatre de race pure. À la mi-septembre, on apprenait dans les pages du Devoir que le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) rejetait le projet visant à créer le Centre de recherche et de développement de la vache bovine canadienne (CRAC). Un verdict pour lequel grince des dents Dominique Arseneau, copropriétaire de la Fromagerie du Pied-De-Vent, aux Îles de la Madeleine – et toute son équipe! – qui transforme le lait de vaches de race canadienne depuis 20 ans.

Un texte de Julie Aubé
Photos de la Fromagerie du Pied-De-Vent

Pourquoi doit-on impérativement protéger la vache de race canadienne?
Cette vache descend des races bovines de Normandie et de Bretagne qui ont voyagé jusqu’en Nouvelle-France au 17e siècle. Grâce à sa force, son lait, sa viande et son cuir, cette race a joué un rôle primordial dans la colonisation de notre province, plutôt isolée à l’époque et souvent enneigée. Jusqu’au milieu du 19e siècle, c’est donc cette race qu’on voyait pâturer dans les champs du Québec, avec ses quelque 300 000 têtes. Avec l’industrialisation, par contre, des races plus productives ont fait leur apparition, entraînant petit à petit la quasi disparition de cette race patrimoniale au nom de la productivité.

Aujourd’hui, la situation est extrêmement fragile pour cette petite vache, tantôt noire tantôt brune, rustique, résistante aux maladies, fertile, solide et adaptée aux conditions difficiles. Si elle produit un peu moins en volume, son lait comporte des teneurs en gras et en protéines parfaites pour la production fromagère. Et au-delà du bon fromage, préserver la vache de race canadienne est une question de patrimoine, de fierté, de terroir et de biodiversité!

Pourquoi le projet du CRAC est-il essentiel à la survie de la race canadienne?
Pour maintenir et développer des troupeaux sains, il faut entre autres avoir accès à la génétique de taureaux non apparentés, ce qui relève de plus en plus du défi. Le CRAC a précisément pour objectif de garantir l’accès à de telles ressources génétiques aux producteurs, actuels et futurs, tout en organisant et solidifiant le développement de la race.


«En Europe, à la suite d’une prise de conscience collective, de nombreuses races de vaches ont été protégées, et cette protection s’est accompagnée d’un soutien financier pour en assurer la survie. Ici, nous n’avons qu’une seule vache reconnue comme «race patrimoniale» et nous reléguons l’entière responsabilité de sa pérennité à l’éleveur alors qu’il en a déjà beaucoup sur ses épaules.»

Avec la Laiterie Charlevoix, nous sommes deux fromageries à transformer le lait de vaches de race canadienne. Mais soutenir la survie d’une race, comme éleveurs, nous ne pouvons plus le faire seuls. Nous avons besoin d’aide et c’est le but du CRAC. Voilà donc une occasion en or pour le gouvernement d’apporter ce soutien nécessaire et ainsi de faire preuve de vision et de leadership à un moment où nos fromages locaux (et notre production laitière en général) sont menacés de partout.

Qu’espérez-vous pour la suite des choses?
Il existe depuis peu l’appellation de spécificité «fromage de vache de race canadienne». C’est un bel outil, nous en sommes fiers, mais nous devons en faire la promotion, ce qui demande encore d’y consacrer de l’énergie. En outre, cette appellation ne règle pas le problème d’accès à la race. Notre souhait serait aussi de voir plus de fromageries travailler avec la race canadienne, pour solidifier notre base et mieux protéger la race. Mais encore une fois, pour espérer plus de troupeaux, nous devons avoir accès à une génétique de qualité, d’où le projet du CRAC.

Entre les lignes du refus de financement, il est dit que le projet n’était pas assez «innovant». Mais nous ne cherchons pas à réinventer la roue, nous cherchons à la préserver! Considérant la fragilité actuelle de notre seule vache patrimoniale, nous demandons au MAPAQ de revoir sa décision ou de lui-même innover en trouvant le financement dans un autre programme. Ce que nous demandons n’est pas exagéré: notre projet est humble, sérieux, réaliste… et surtout, urgent! C’est maintenant que nous devons voir à la pérennité de la race. Aujourd’hui, comme jeunes entrepreneurs, nous avons encore de l’énergie pour la cause, mais seuls nous n’y arriverons pas….