Le grincement de dents de Marie-Pier Gosselin: place à la nuance dans les discours sur l’agriculture

L’apparition de Beyond Meat sur les tablettes des supermarchés a occupé beaucoup d’espace médiatique. Cette «fausse viande» a délié les langues de bien des gens, c’est le moins qu’on puisse dire! Or, Marie-Pier Gosselin, copropriétaire, avec ses parents, de la fromagerie fermière biologique Au Gré des Champs, en Montérégie, grince des dents à l’égard de plusieurs aspects de ce produit ultratransformé. 

Texte de Julie Aubé
Photo d’Au Gré des Champs

Quels sont les propos que tu déplores dans les discours entourant Beyond Meat?
Les arguments utilisés dans la promotion de ces aliments simplifient à l’extrême les enjeux agricoles. C’est réducteur pour notre travail et insultant pour l’intelligence des consommateurs. Une alimentation saine et variée peut rimer avec une agriculture diversifiée et durable. Sur notre ferme, les vaches génèrent du fumier qui enrichit les sols pour faire pousser naturellement l’herbe et le blé. La paille du blé sert de litière pour les animaux et le grain à compléter leur alimentation et à faire de la farine. Quelques cochons mangent les déchets de table et boivent les résidus de la fabrication du fromage. Des maraîchers du coin viennent chercher du compost pour leur jardin. Derrière ce cycle qui semble élémentaire se cache un équilibre complexe qui garantit la fertilité des sols, une agriculture balancée et pérenne qui nourrira encore les générations futures. Les systèmes agricoles n’ont rien de simples! On ne peut pas facilement soustraire une partie importante de l’équation, les animaux, sans en compromettre l’équilibre. 

Pain, viande, fromages, fruits et légumes sont à la base de notre culture culinaire. Ils font partie de repas nutritifs et savoureux qu’on partage en famille. Ce sont ces produits qu’on achète au marché, ceux que cultivent vos producteurs locaux, parce qu’ils vivent et poussent bien ici. Qui produit les ingrédients de la boulette de fausse viande? L’émergence de tels produits ultratransformés éloigne encore davantage les mangeurs et les producteurs.

Manger n’importe quelle source de protéine pourvue qu’elle soit végétale? C’est se déresponsabiliser face aux enjeux de fond de l’avenir des systèmes agroalimentaires. C’est se donner facilement bonne conscience sur le bilan environnemental de notre alimentation. 

Pourquoi le bilan environnemental positif proposé par Beyond Meat te fait-il réagir?
Encore là, rien n’est simple. Il est d’abord essentiel de se libérer du réflexe de rattacher l’élevage à l’industriel: il y a des chiffres, comme la quantité de grains nécessaire estimée pour nourrir un bœuf, qu’on ne devrait pas partager sans dire qu’un bœuf n’aurait en fait biologiquement pas d’autres besoins que l’herbe ou le foin! Puis, on parle souvent de production de CO2 pour comparer les aliments. Mais qu’en est-il des nombreux ingrédients qui composent la fausse viande? Proviennent-ils de fermes équilibrées ou de monocultures et d’usines? Qu’en est-il de la pollution de l’eau, de l’air et du sol par les pesticides, de la dégradation des agroécosystèmes, de la perte de biodiversité? Et comment sont traités les gens qui récoltent ces aliments? Est-ce qu’ils peuvent en vivre décemment? 

La polarisation du discours m’irrite aussi beaucoup. Certains intervenants ont souligné la réponse émotive des producteurs de lait et de viande aux discours qui entourent la mise en marché de Beyond Meat. Comme éleveurs, on travaille énormément, 70 à 80 heures par semaine, et on a peu de récompense monétaire. Une grande partie de notre satisfaction vient de voir le confort qu’on offre à nos animaux et du fait qu’on nourrit les gens. Alors, quand on se fait traiter de «pollueurs cruels» dans les médias, c’est effectivement offensant! Dans les 50 dernières années, les producteurs agricoles ont répondu à la demande des consommateurs qui voulaient une grande quantité d’aliments à moindre coût. Ils ont travaillé d’arrache-pied pour standardiser leurs méthodes et réduire leurs coûts. Les consommateurs veulent maintenant une production plus éthique et respectueuse de l’environnement. Plusieurs agriculteurs sont déjà engagés dans cette voie, mais ça prend du temps et du support des consommateurs! À l’inverse, un produit comme Beyond Meat entraîne un désintéressement de l’origine des aliments.

Comment stimuler l’intérêt et le support des mangeurs envers une agriculture durable?
Il faudrait que tout le monde fasse un stage d’au moins six mois à la ferme! Je suis sûre qu’il y aurait moins de discours polarisés qui empêchent le dialogue, qu’on parlerait d’agriculture avec plus d’ouverture et de nuances. J’ai l’impression qu’on tourne en rond, à force d’entretenir des visions «noir ou blanc» du secteur agroalimentaire. 

Manger a toujours un impact environnemental. Et cet impact ne s’arrête pas au simple fait que l’aliment soit d’origine animale ou végétale: il dépend des pratiques et philosophies, des contextes, des modes de mise en marché aussi (de proximité contre globalisé). Le discours de Beyond Meat crée une fausse image positive de la grande corporation bienveillante qui veut votre bien et la protection de l’environnement. Or, quand on se fie aux multinationales pour fournir des aliments déterritorialisés, quand des agriculteurs au bout du rouleau abandonnent, des savoirs ancestraux se perdent. On risque notre indépendance, notre autonomie alimentaire. 

Il y a aujourd’hui un réel mouvement de petite agriculture holistique, bio, écolo, différente, qui ne demande qu’à prendre sa place. Plutôt que de se diviser à coup de discours polarisés, pourquoi ne pas se rassembler pour soutenir l’émergence de cette petite agriculture?