Le grincement de dents de La Pagaille: Quand les assureurs décident du paysage agricole

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La Pagaille, c’est une ferme maraîchère du Kamouraska, organisée en coopérative, dont les membres sont cinq jeunes dynamiques et engagés pour une agriculture paysanne: Florence Hébert, Benoit Dufour, Raphaël Hébert, Max-Elie Oboukangongo-Laroche et Camille Perron-Thivierge. Cette dernière prend la parole au nom de l’équipe au sujet d’une situation qui leur a fait grincer des dents pendant des mois, et qui les révolte encore au nom de toutes les autres fermes aux prises avec le même enjeu: celui des assurances.

Texte de Julie Aubé

Quelle est la situation que la ferme a vécue en lien avec les assurances?
Après trois saisons de maraîchage en Montérégie, nous sommes déménagés dans le Kamouraska où nous nous sommes établis pour rester. Nous avons fait nos devoirs, refait notre plan d’affaire et obtenu différents financements pour la réinstallation des activités de La Pagaille sur notre nouvelle terre. Tout semblait sur les rails pour pouvoir avancer rondement… jusqu’à ce qu’un bâton se glisse sous nos roues: les assurances. En gros, comme il est souvent d’usage de la part des créanciers, La Financière agricole nous a demandé d’assurer les biens qui seront rénovés et aménagés ainsi que l’outillage afin d’avoir accès au financement qui nous est octroyé. Là où cela est devenu problématique, c’est qu’aucune compagnie d’assurances ne voulait soumissionner pour nous assurer. AUCUNE!

Quelles étaient les motifs des compagnies pour refuser de vous soumissionner?
Essentiellement, c’était l’âge de la maison et/ou l’état des bâtiments qui posait problème. Pour obtenir une assurance agricole, la maison et les bâtiments doivent être couverts. Nous comprenons que cela présente un risque pour les assureurs. Mais nous leur répétions la situation: nous avions différents financements approuvés et signés qui totalisaient près de 265 000$ et qui devaient justement servir en grande partie à la réfection des bâtiments. C’était donc un vrai cas de «la poule ou l’œuf»: nous ne trouvions pas d’assureur dû à l’état des bâtiments, même si on expliquait qu’il nous suffisait d’être assurés pour que notre financement soit décaissé et que nous puissions améliorer l’état de nos bâtiments et avancer le démarrage de notre saison.

Tu parles au passé… ça s’est finalement réglé?
Après des mois de démarches, de frustrations et de découragement, oui, finalement, Co-operators a accepté de nous assurer. La Pagaille existera et nourrira.

Nous souhaitons tout de même continuer de prendre la parole parce que notre histoire n’est pas anecdotique: plusieurs autres fermes vivent une situation semblable, et ce n’est pas tout le monde qui connaît un dénouement heureux. Avec le prix exorbitant des terres, on est loin d’être les seuls agriculteurs de la relève qui choisissent une terre ayant une maison et/ou des bâtiments à rénover. C’est insensé que cela rende si difficile l’accès à une assurance agricole pour faire de l’agriculture!

Les compagnies d’assurances ont donc indirectement un pouvoir sur les projets agricoles qui naissent et sur ceux qui sont bloqués dans l’œuf?
Oui, et c’est enrageant! Sommes-nous vraiment en train d’accepter que les compagnies d’assurances décident de la façon dont se nourrira le Québec dans l’avenir? Ou d’accepter d’externaliser les coûts et les risques de notre agriculture sur les paysan-ne-s eux-mêmes?

En ce moment, des projets fermiers émergent partout sur le territoire. La relève agricole est là, prête à prendre le relais, mais elle rencontre de nombreux obstacles. Le gouvernement parle de l’importance de l’achat local, de sécurité alimentaire, de résilience, de vitalité du territoire, mais manifestement la structure ne suit pas. Alors, on fait quoi? Qui peut faire quelque chose, avant que trop de beaux projets nourrissants et structurants disparaissent avant même d’avoir pu se déployer?