Le grincement de dents de Dre Claudel Pétrin-Desrosiers: quand l’environnement rend malade

environnement rend maladeSur cette photo: Claudel Pétrin-Desrosiers DOMINICK GRAVEL / AGENCE QMI

Titulaire d’une maîtrise en environnement et développement durable, Claudel Pétrin-Desrosiers est médecin de famille dans Hochelaga-Maisonneuve et présidente de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME). Elle grince des dents quand elle soigne des gens qui retournent ensuite dans l’environnement qui a contribué à les rendre malades; c’est pourquoi elle milite pour une vision systémique de la santé, dans laquelle prendre soin de la nature, du climat et de la biodiversité occupe une place centrale.

Texte de Julie Aubé

Qu’est-ce que ça signifie, pour vous, une vision systémique de la santé?

Le système de santé se concentre sur ce que l’on peut traiter et guérir. On dirait parfois qu’on a oublié le b.a.-ba de ce qui constitue une bonne santé, notamment le fait que la santé soit résolument dépendante de celle des écosystèmes qui la soutiennent. Cette idée est à la base de la définition de la “santé planétaire”, la vision de la santé qui me parle le plus, dans la mesure où elle reconnaît qu’on n’est pas des êtres isolés: on ne peut pas considérer la santé humaine indépendamment de celle de l’environnement dans lequel on vit, de l’air qu’on respire, de l’eau qu’on boit en passant par les sols qui nous nourrissent. C’est d’ailleurs une vision qui rassemble depuis des millénaires de nombreuses populations autochtones à travers le monde.

Comment mettre concrètement en application la vision de la santé planétaire?

Dans nos bureaux de médecine familiale, on fait tout ce qu’on peut pour aider les gens. Ce qui devient difficile, c’est de sentir que là où tu pourrais vraiment avoir une emprise sur la santé des gens, c’est pas dans ton bureau mais à l’extérieur! Et là, on part de loin: à l’heure actuelle, on a de la difficulté à faire reconnaître l’urgence et l’ampleur des enjeux climatiques à nos gouvernements. Et ce même si les problèmes de santé vont s’aggraver avec les changements climatiques, qui sont d’ailleurs considérés par l’OMS comme la plus grande menace à la santé du 21e siècle.

Adopter la lentille de la santé planétaire, en considérant que la santé humaine est indissociable de celle des écosystèmes, pourrait changer la façon dont on aborde la santé d’un point de vue politique, notamment en prenant soin de l’environnement pour qu’il nous garde en santé le plus longtemps possible.

Pour ce faire de façon efficiente, il faudrait commencer à envisager sérieusement des approches intégrées. Par exemple, il faudrait que les ministères de la santé et de l’environnement arrêtent de se renvoyer la balle, et briser les silos qui caractérisent la façon dont on gère tant de facettes de nos sociétés. On gagnerait à inviter plus de collaboration et de pluridisciplinarité dans nos approches, plutôt que de collectionner des occasions manquées. Citons l’exemple du récent Plan santé 2022 du gouvernement qui, sur 50 mesures pour améliorer la performance du système de santé, n’en compte aucune sur les changements climatiques. On le sait pourtant que plus on retarde l’action climatique ambitieuse, plus on empire la situation en santé!

Qu’est-ce qui vous donne espoir et vous garde mobilisée malgré l’ampleur des défis?

Il y a cinq ans, on me demandait pourquoi  une médecin parle autant de changements climatiques. Aujourd’hui, la curiosité est à la hausse et on donne des conférences sur la santé planétaire pratiquement à chaque deux semaines. Depuis 10 ans, il y a une accélération de la prise de conscience envers l’environnement et on a atteint un certain niveau de maturité dans les discussions. Très récemment, avec la COP-15 de décembre dernier, on n’a jamais autant entendu parler de biodiversité dans les grands médias, qui développent des sections “environnement”. Ça donne espoir.

Par ailleurs, cadrer les changements climatiques en parlant de santé, ça force à agir: il n’y a aucun gouvernement qui veut nuire à la santé de la population! En parallèle, il est démontré que même une personne qui ne se préoccupe pas particulièrement des questions environnementales aura plus tendance à soutenir une politique publique si on lui présente des arguments qui relient environnement et santé. La santé est donc un précieux levier! Si tout le monde – population et gouvernement – se met à voir les changements climatiques comme une question de santé, inévitablement il va y avoir des avancées. Surtout si on troque le ton culpabilisant par une approche positive.

Par exemple, j’aime dire qu’avec l’action environnementale, on ne “perd” rien, au contraire on y gagne, individuellement et collectivement.

Je reste mobilisée parce que l’action environnementale donne un sens à mon travail en santé, mais aussi parce qu’il s’agit de la meilleure opportunité qu’on a de prendre soin de notre santé collective tout en prenant en considération la justice sociale. C’est le plus beau projet collectif que l’on puisse se donner!