Le grincement de dents de Gérald Le Gal: stop à la cueillette sauvage «sauvage»

En 1993, Gérald Le Gal a fondé Gourmet sauvage pour cueillir, transformer et commercialiser de savoureuses plantes sauvages et autres produits forestiers. Aujourd’hui située à Saint-Faustin, dans les Laurentides, l’entreprise qu’il codirige avec sa fille Ariane Paré-Le Gal propose une centaine de produits allant des plantes aux petits fruits, en passant par les fleurs et les champignons sauvages. En plus de former des cueilleurs professionnels, l’amoureux de la nature offre des ateliers d’initiation à la cueillette sauvage destinés au grand public. Formation et sensibilisation sont essentielles, explique M. Le Gal. Autrement, la cueillette sauvage peut vite devenir «sauvage», ce qui le fait grincer des dents.

Texte de Julie Aubé
Photos fournies par Gourmet sauvage

À quel moment la cueillette n’est-elle plus respectueuse, mais sauvage?
La cueillette respectueuse s’articule autour de la protection de la nature et des espèces. Elle devient moins respectueuse lorsqu’elle se fait sans égard au renouvellement des ressources (surcueillette), au piétinement des plantes ainsi qu’aux espèces plus vulnérables ou protégées. Il n’y a rien de mal à tirer parti de la générosité de la nature, mais il faut le faire avec respect si on souhaite pouvoir se régaler des saveurs sauvages demain, le mois prochain, dans vingt ans. L’homme moderne sous-estime l’importance de la biodiversité et oublie souvent que, dans la nature, chaque espèce est interreliée. Comme notre métier a un impact sur le milieu naturel, notre responsabilité est encore plus grande. L’éthique du cueilleur se résume donc en un mot: respect. Respect des populations de plantes et des milieux naturels, mais aussi respect des autres cueilleurs, des propriétés privées, des lois, etc. La cueillette «sauvage», elle, manque de respect à une étape ou une autre.

La cueillette «sauvage» survient-elle par manque d’information ou de sensibilité?
C’est du cas par cas. Quand j’ai commencé comme cueilleur professionnel, j’étais à peu près seul. L’enjeu de la cueillette moins respectueuse est apparu progressivement, avec la multiplication des entreprises commerciales et l’augmentation de la demande, entre autres, auprès des restaurateurs. Les produits sauvages représentent aujourd’hui plusieurs millions de dollars dans l’économie du Québec. Or, «quand y’a de l’homme, y’a parfois de l’hommerie». Je pense que l’appât du gain peut inciter certains cueilleurs à récolter à outrance. D’autres fois, les entreprises peuvent avoir les valeurs à la bonne place, mais leur croissance exige qu’elles engagent plus de cueilleurs, qui ne sont pas toujours formés et conscientisés, ce qui n’est pas sans impact. Donc, dans ces cas-là, ce n’est pas tant l’appât du gain qui est problématique, mais plutôt un certain manque de connaissances et de sensibilisation.

N’y a-t-il pas une loi qui protège les espèces vulnérables?
Au cours des ans, le ministère [du développement durable, Environnement et Lutte contre les changements climatiques] a implanté des programmes de protection de certaines espèces menacées ou vulnérables. Actuellement, 78 plantes sont totalement ou partiellement protégées, comme l’ail des bois, le gingembre sauvage, le ginseng ou le carcajou. On dispose donc de lois, mais elles sont sans dents, puisqu’il y a peu de surveillance. Des formations et des cahiers de charge existent aussi. Toutefois, les suivre ou y adhérer se fait sur une base volontaire. Rien n’est obligatoire. Ce laisser-faire est décourageant quand on voit un cueilleur ou un restaurant vendre des espèces protégées. Certains trouvent des prétextes tels que «c’est mon droit parce que mon père en cueillait». Juste d’en parler, j’ai la sève qui monte et bouille!

Quelles sont les autres pistes de solution pour favoriser une cueillette éthique?
L’éducation! Encourager les cueilleurs professionnels à se former, bien entendu. Mais prendre aussi le temps de conscientiser les restaurateurs, les cueilleurs amateurs et les consommateurs.

Par exemple, si un chef demande une plante protégée, certains cueilleurs en vendent sans rien dire. Nous, on parle avec les chefs. Ces échanges, qui permettent une prise de conscience, sont riches pour eux comme pour nous!

On adore aussi former les cueilleurs amateurs, qui sont de plus en plus nombreux. On aime faire grandir chez les participants un réel amour du vivant. Quand tu te familiarises avec quelque chose, tu l’aimes davantage et tu tends à vouloir le protéger.

Enfin, les consommateurs font aussi partie de la solution, en posant des questions. Ils peuvent notamment s’informer sur les méthodes des cueilleurs auprès desquels ils s’approvisionnent: «Comment ça se fait cette cueillette-là?», «Vous n’avez pas peur de vider les talles?», etc. Quand un cueilleur travaille bien, il aime répondre aux questions!

Avec ma fille Ariane, on poursuit le travail de conscientisation pour faire connaître le métier et lui redonner ses lettres de noblesse. La protection des espèces est au cœur du travail qu’on fait, c’est peut-être même la partie la plus importante! Pour pratiquer ce métier, il faut avant tout un amour inconditionnel de la nature. J’aimerais que cet amour soit contagieux. Que les cueilleurs deviennent des ambassadeurs des milieux naturels en aidant les gens à les apprécier davantage.

Le territoire est grand, il y a moyen d’avoir des produits sauvages pour combler la demande tout en procédant de façon respectueuse et en dynamisant les régions.