Une journée dans la vie du danseur Nico Archambault

Le danseur Nico Archambault

Chaque mois, Caribou offre une carte blanche à une personnalité pour qu’elle s’exprime sur le sujet de son choix. Ce mois-ci, le danseur Nico Archambault nous dévoile son amour pour la cuisine; une passion qui ponctue toutes les heures de sa journée.

Texte et photo de Nico Archambault

7h10
Sweet Burden de Chilly Gonzalez résonne dans la chambre, le volume augmente graduellement. Je sors du lit quand le violon se fait insistant, généralement vers 1 minute 30. J’utilise une appli qui traque mon sommeil et me réveille juste au bon moment, quand je refais surface naturellement. C’est moins violent mais bon, ça pique quand même un peu.

Parfois, en entrevue ou simplement par curiosité, on me demande à quoi ressemble une journée typique «dans la vie du danseur Nico Archambault». Face à cette question, je me me sens presque toujours obligé d’offrir en réponse ce que j’imagine que les gens veulent entendre. Je fabrique donc un peu; je parle de danse, d’entraînement, de quête artistique… Et surtout, j’omets de parler de ce qui occupe réellement la majorité de mon temps…

7h30
Peu importe où je me trouve dans le monde, la journée commence de la même façon; avec l’odeur du citron pressé et du café frais. Je ne déjeune jamais. Un café au beurre
Bulletproof à la main, j’inspecte le frigo et la cuisine pour savoir ce qui sera au menu plus tard.  Je réveille aussi l’ami(e) qui dort sur mon divan en lui tendant un jus de citron et un café. Il y a presque toujours quelqu’un sur notre divan.

Si on me connaît un peu, de nom ou de réputation, c’est d’abord en tant que danseur. D’ailleurs c’est souvent de cette façon qu’on me désigne quand on parle de moi: «Le danseur». Comme dans «Vous êtes pas le danseur vous?»

7h40
OK, on n’a pas grand-chose. Mais y’a des haricot noirs secs. Je vais les faire tremper. C’est simple, on retire ceux qui sont cassés ou décolorés. On retire aussi les brindilles et/ou les petits cailloux. On rince rapidement et on met dans un bol avec deux fois leur volume d’eau.

En revanche, si on passe un peu de temps ensemble dans la vraie vie; le genre de rencontre sans caméras, où je n’ai pas à être à «ON» pour promouvoir un projet et où je n’ai pas à vous vendre mes services, il est probable que je parle peu. Que je sois un peu réticent à discuter de danse, de mes projets, de ma carrière en général, ou même de moi. Pas par snobisme, bien que ça puisse parfois en emprunter la forme. Mais simplement parce que, entre vous et moi, je trouve tout ça peu intéressant. J’aime mon art et je reconnais chaque jour la chance que j’ai de pouvoir le pratiquer. Mais c’est aussi un travail. Et la partie de ce travail qui implique de répondre aux mêmes questions, de parler de soi à répétition, ad vitam aeternam, ou encore de vendre les idées des autres comme si elles étaient les nôtres… Ce n’est pas ma partie préférée, mettons. 

Mais parlez-moi de bouffe… une lumière s’allume, mon dos se redresse et tous les systèmes fonctionnent à plein régime.

8h00
En marchant vers le gym, je réfléchi à ce que je vais en faire de ces haricots noirs. Je repense à ce ragoût de chorizo verde que je regrette ne pas avoir commandé la semaine dernière au nouveau resto mexicain; une spécialité de Toluca… En passant devant le boucher, je passe la tête à l’intérieur: «Avez-vous ça des chorizos verts? Non…?
»

Il y a quelques années maintenant que j’ai réalisé mon amour pour tout ce qui se mange, se cuisine, se boit. À part la danse, pour laquelle je me suis découvert une affinité à un très jeune âge, il n’y a rien qui a su me captiver et s’intégrer à mon quotidien avec autant de naturel. 

9h15
En sortant du gym, je pense toujours à ce ragoût. C’est fait avec quoi des chorizos verts? Google me répond: porc haché, origan, cumin, coriandre, clou de girofle, feuille de laurier, sel, poivre, persil, piments Poblano & Serrano, ail, vinaigre de Sherry… C’est bon, j’ai presque tout. Je prendrai la viande, et les piments en route. C’est ici que je me confesse: je voyage avec mes couteaux de cuisine et une boîte à chaussures remplie d’épices. Peu importe où je me trouve, j’ai ce qu’il me faut pour cuisiner.

Rapidement, cette passion s’est transformée en rythme de vie. De simple hobby personnel, c’est devenu mon principal outil d’interaction. C’est un mécanisme de survie quand les temps sont durs. Une façon d’établir et de maintenir le contact quand les affinités manquent. Un mode de communication pour prendre soin des gens que j’aime. Et puis, c’est devenu obsessionnel. 

10h00
Je repasse par chez moi pour sortir le chien. Je dois quitter pour une répétition dans 20 minutes. Si je suis rapide, j’ai le temps de rôtir les épices, noircir les piments et l’ail sous le brûleur, mettre tout ça dans le blender et mélanger la purée pimentée avec la viande pour que ça marine toute la journée. Bon, y’a plus de feuille de laurier et j’ai seulement du vinaigre de pommes… Ça devrait faire l’affaire.

Je suis devenu cet ami qui s’invite dans votre garde-manger, ou votre frigo vide et qui improvise quelque chose de «pas pire» là où 30-40 minutes plus tôt vous croyiez qu’il n’y restait que des miettes et des pots de condiments. Je prends un plaisir non dissimulé à mener la charge pour planifier les repas lors d’occasions spéciales. Et plus le groupe est nombreux, plus les exigences diététiques se multiplient, plus le défi me semble avoir de la valeur.

10h18
Le chien est nourri. La viande est dans le frigo. Je sors de chez moi pour me rendre à la répétition. En sortant, je croise la voisine: «Avez-vous des feuilles de laurier par hasard?  Oui?» 

OK, j’ai peut-être assez de temps pour remonter, pulvériser la feuille de laurier, l’ajouter à la viande et repartir vers la répète. Cette fois-ci en courant. Je répondrai aux courriels les plus pressants dans le métro.

Je suis le premier à lever la main lorsqu’on demande de recommander un bon resto ou un endroit pour boire un verre. Et mon plaisir est le même que ce soit dans un petit coin retiré, ou l’une des grandes métropoles du monde. La satisfaction que je ressens est décuplée si j’arrive à fournir cette info pour un endroit où je n’ai jamais physiquement mis les pieds. Bonus si j’arrive à vous arranger un traitement spécial, un accueil personnalisé à distance, de moi à vous, par le biais d’un ami au sein du staff. L’ami d’un ami fera tout aussi bien l’affaire.

11h00 à 19h00
En répétition. Je suis arrivé avec quelques minutes de retard, en blâmant le métro… Ça avance, lentement mais sûrement. Dans les moments d’attentes, je pense à ce qui va accompagner le ragoût ce soir… restons simples: avocats, limes, un peu de coriandre et d’échalotes fraîches. Soyons honnêtes, j’y pense même en cours de travail. Entre deux essayages de costumes, je me dis qu’un petit “Pet Nat” rosé serait parfait pour complémenter les épices et la viande. Je planifie mentalement mon trajet pour récupérer tout ça sur le chemin du retour.

Dans mon exploration culinaire, je suis passé par des phases dogmatiques. J’ai aussi été cet ami qui, même, et surtout, une fois bien «hangry» refuse de satisfaire sa faim et son Mr. Hyde intérieur avec n’importe quoi, n’importe où. 

J’ai été celui avec la liste d’adresses qui va vous faire marcher un 40 minutes supplémentaires pour consommer la meilleure version de ce café que vous auriez été bien heureux de commander au premier Starbucks venu.

19h45
De retour à la maison. Les haricots sont en train de cuire, le mélange de chorizo vert est en train de brunir dans une sauteuse, avec un oignon et une gousse d’ail. Le tout finira de mijoter ensemble, avec une boîte de tomates en dés, jusqu’à ce que la majorité des liquides se soient évaporés.

J’ai été celui qui mange vegan, paleo, keto, local, nourri à l’herbe, bio, qui jeûne partiellement et qui ne boit que du vin naturel les soirs où il ne travaille pas. 

Et comme il y a un équilibre en tout et qu’un extrême finit toujours par devoir être neutralisé, j’ai aussi été celui qui mange ses émotions sous forme de pizzas, hamburgers, pâtes, desserts, frites, vins, cocktails, apéros et digestifs. Celui qui ne viendra pas vous rejoindre ce soir ni demain parce que le plan c’est de manger jusqu’à ce que que le food coma l’emporte. Mais attention! Le burger et la pizza seront d’une adresse locale, ou faits maison, la bière sera de microbrasserie et le cocktail tiré du Savoy Cocktail Book.

20h30 à …
Assis autour de la table avec Wynn, l’ami(e) et le chien. Le repas est servi. On est tous les trois artistes et créatifs. Par définition, nos sujets de conversation principaux tournent souvent autour de l’un des thèmes suivants: nos projets en cours et ceux à venir. Et pourtant, on parle très peu de nos emplois. On commente la bouffe, on parle de nos journées, de nos états d’âmes, de nos joies et de nos fatigues. De nos familles. Je suis fasciné, comme à chaque fois, par le pouvoir unificateur d’un bon repas. Ça coupe à travers le bruit, à travers l’anxiété, la pression, le désir de performance.

Mais récemment, il semble qu’un équilibre se soit installé. J’arrive à être toutes ces versions de moi, tour à tour et en même temps. L’une laissant la place à l’autre en fonction des circonstances et des gens avec qui je me trouve. Sans jugements, sans remords. Sans excès de zèle ni d’orgueil. Sans dogme. J’apprends. À tous les jours. Je questionne, j’interagis avec passion, je recherche les rencontres, les discussions. Et, toujours avec la bouffe comme flambeau, je découvre ce qui existe au-delà, là où «Le danseur» s’arrête.  

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