Le Tyrol, un exemple d’agriculture de proximité

Région du Tyrol en Autriche

Simon Poirier, originaire de Montréal, habite maintenant à Amsterdam, au Pays-Bas. Ce musicien classique, avec un fort  intérêt pour tout ce qui touche à l’agriculture et à l’écologie, a toutefois décidé de vivre son confinement en Autriche, pays d’origine de sa copine. Là-bas, il a découvert un bel exemple d’agriculture de proximité et, question de nous inspirer, il partage son expérience avec nous. Réflexion.

Texte et photos de Simon Poirier

Le 16 mars dernier, j’ai pris le pénultième avion en partance d’Amsterdam pour Innsbruck avec ma copine. Nous voulions nous «réfugier» chez elle dans le Tyrol, en Autriche, afin d’être près de sa famille pendant le confinement annoncé de l’Europe. Nous étions sept dans l’avion qui, à 9h, a atterri à Innsbruck. Le lendemain, la quasi-totalité des frontières européennes étaient fermées.

Le Tyrol est une des neuf régions administratives de l’Autriche et recèle des paysages à couper le souffle. Des montagnes, parmi les plus hautes d’Europe, se dressent de toutes parts. Et toujours l’œil ne trouve que sommets enneigés, denses forêts pentues, vallées profondes et hameaux perchés. C’est la carte postale des vacances alpestres. Et justement grâce à sa topographie, le Tyrol ne se prête pas bien à l’urbanisation. Sa capitale, Innsbruck, est sa seule véritable grande ville, aux côtés de Lienz, plus à l’est.

Le Tyrol est donc demeuré une région où la vie des communautés rurales est particulièrement active; une région où l’activité agricole est intégrée dans le paysage quotidien.

Région du Tyrol en Autriche

Ma copine vient d’Aldrans, une commune situé à 760 mètres d’altitude, au sud-est d’Innsbruck. Ce village d’environ 2000 habitants est une des nombreuses petites municipalités composant la ceinture péri-urbaine de la capitale tyrolienne. On peut se déplacer presqu’insensiblement de l’un à l’autre; la frontière d’Aldrans se fond dans celle de Lans, qui à son tour s’insère imperceptiblement dans celle de Sistrans, et ainsi de suite. Partout autour et à l’intérieur de ces villages, des champs et des fermes. Le non-initié n’y comprend pas grand-chose, mais les habitants savent presque toujours à qui appartient tel ou tel champ. On en vient rapidement à savoir de qui provient chacun des différents troupeaux qui défilent devant chez nous chaque jour en direction des pâturages. Durant le confinement «à l’autrichienne», nous ne pouvions pas descendre à la ville ni – si possible –sortir de nos villages respectifs. Nous avons donc vécu uniquement dans les trois villages susnommés pendant trois semaines (l’Autriche est entré en dé-confinement progressif le 14 avril). J’y ai vu à l’œuvre un exemple fascinant d’agriculture de proximité et de circuits courts de distribution; ici s’esquissent les chemins de la résilience alimentaire. 

Sans en parler dans de savants discours, sans se draper d’idéologie, le Tyrol valorise une agriculture locale forte, qui se déploie en de nombreuses petites exploitations, très souvent biologiques (plus du quart de toutes les terres agricoles autrichiennes sont exploitées en bio). On voit par exemple dans chaque village plusieurs points de vente directe et autonome, ce que les autrichiens désignent sous le terme de Hofladen et que l’on pourrait traduire par «magasin fermier».

Ce sont des genres de petits cabanons, rattachés directement à une ferme, dans lesquels un ou deux réfrigérateurs contiennent les produits de base de la cuisine autrichienne: des œufs, du lait et des patates! Certains proposent d’autres produits plus raffinés: des fromages, du speck (le lardon autrichien!), du miel, du savon. D’autres sont spécialisés dans la vente de fruits et légumes. On y entre librement, à toute heure du jour ou de la nuit, et personne ne contrôle. Les prix sont affichés au mur, un calepin est déposé près de la sortie, on y note ses achats, le total, et on règle dans une petite caisse fixée sur la table, ou parfois par carte. Et lorsqu’on y retourne, on y rapporte les bouteilles de lait, les cartons d’œufs et les autres contenants à légumes qu’on y avait pris la fois précédentes. Dans notre cas, la tournée des Hofladen nous fait parcourir, au plus, six kilomètres, ce qui se fait parfaitement à vélo. 

Ces initiatives font partie de la culture tyrolienne. Aucun programme gouvernemental ne les a mis en place ni ne les soutient. C’est l’exemple parfait d’une initiative «bottom-up», un projet qui provient de la population et qui se généralise, pour devenir un trait de société. Ces Hofladen permettent d’éliminer tous les intermédiaires entre le producteur et le consommateur. De par leur nature, ils ne peuvent pas être agrandis, tout au plus peuvent-ils se multiplier. Et de fait, la multiplication de ces points de vente a cours dans la région et contribue à son autonomisation alimentaire. Évidemment, les denrées qu’on peut s’y procurer ne comblent, au mieux, que 50% des besoins nutritionnels d’un ménage. Or, d’une part, il faut admettre qu’il s’agit déjà là d’une proportion appréciable que beaucoup de sociétés ont à envier. D’autre part, malgré cette insuffisance apparente, ces initiatives posent les bases d’un système résilient, qui pourrait très facilement se systématiser, se compléter et se diversifier en matière d’offre afin de combler l’entièreté ou la quasi-entièreté des besoins de la population.

Alors que le commerce international est réduit à son minimum et à l’heure où, au Québec, les régions sont repliées sur elles-mêmes, on réalise avec une pénible lucidité l’importance de la résilience des communautés en matière de sécurité alimentaire.

Sur le chemin du retour, nous croisons un camion-citerne sur lequel on peut lire, en grandes lettres blanches sur fond bleu: TirolMilch. Il vient probablement de récupérer la production d’une des 3200 fermes partenaires de l’entreprise. TirolMilch est la plus importante compagnie de transformation laitière de la région, et la deuxième au pays. Elle collecte et traite environ 190 millions de kilogrammes de lait par an, puis distribue lait, beurre, crème, yogourt et fromage dans les divers détaillants alimentaires de la région. Toutes les opérations se font dans un unique bâtiment, qui produit sa propre énergie à partir de la biomasse fournie par les fermes partenaires. D’ailleurs, quand on se promène dans la région, on voit accrochée la bannière de l’entreprise sur plusieurs des bâtiments agricoles.

Bien qu’elle demeure une entreprise de modestes dimensions, TirolMilch ne favorise pas une agriculture de proximité au sens où le font les Hofladen. Mais elle reste néanmoins régionale, ses opérations s’effectuant sur un territoire comparable en superficie à celui de la Capitale-Nationale. Elle comprend les spécificités de l’agriculture alpine et agit comme un élément fédérateur pour ces petits exploitants autrement éparpillés sur un territoire lui-même éclaté (en terme de relief, on s’entend). À la différence des magasins fermiers, cette initiative est plutôt du type «top-down»; elle naît d’une décision prise par un petit nombre et partage son action et son influence avec la collectivité. C’est justement la combinaison de ces mouvements «top-down» et «bottom-up» qui rend le paysage agricole tyrolien si dynamique et résilient. Je peux acheter mon lait dans le Hofladen ou aller chercher ma pinte TirolMilch au supermarché. Dans les deux cas, je sais que le produit provient des environs et que si l’un n’est pas disponible, je peux me tourner vers l’autre. 

La crise pandémique de la COVID-19 a déclenché une prise de conscience grandissante quant aux risques intrinsèques de notre dépendance face aux modes d’approvisionnement globalisés. Pendre ainsi au crochet de l’industrie agroalimentaire mondiale est une immense fragilité camouflée sous l’aura de force d’un système hyper-sophistiqué. Notre imaginaire est colonisé par ce faste apparent. Partout on ne voit que les arcanes d’un modèle global: monocultures extensives dans nos campagnes, exportations et importations massives dans notre économie, offre constamment abondante et indifférenciée selon les saisons dans nos épiceries. Les initiatives de relocalisation et d’autonomisation sont trop souvent les fruits isolés de quelques consciences batailleuses (que je salue!).

Comment faire pour imaginer collectivement une agriculture de proximité qui réponde aux besoins de tous? Comment dessiner les chemins de la résilience alimentaire aujourd’hui, alors que le modèle de production et de distribution globalisé semble si prégnant? L’exemple du Tyrol peut, je l’espère nous aider à repeupler nos imaginaires de solutions humaines et durables desquelles le Québec serait fort avisé de s’inspirer.

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