Journal d’un vigneron: le mythe du retour à la terre

vigneron le mythe de la passion

Les vignes sont sous les toiles. Mes collègues du Mexique sont repartis chez eux, après quelques «selfies» à se lancer des boules de neige entre eux. Les cuves sont en élevage, on prie que la «malo» [fermentation malolactique] parte sur les blancs. On a pris du retard de livraison avec les vendanges. J’ai négligé Québec, d’où cette livraison urgente aujourd’hui.

Un texte de Sébastien Daoust, vignoble Les Bacchantes

25 novembre. Le retour est toujours un moment propice pour faire des appels. Que ce soit de régler un problème au MAPAQ, avec la RACJ ou la SAQ, que ce soit pour parler à Mélanie, la directrice générale du Conseil des Vins du Québec, ou tout simplement pour reconnecter avec des collègues et amis, j’organise les quelque trois heures de route en conséquence. Mon agenda est bien plein.

Ce matin, mon appel de 11h00 est avec Mélissa Moriceau, une doctorante en sociologie à l’Université de Montréal. J’aurai toujours une grande admiration pour ces personnes qui décident de «continuer au doctorat». C’est un long parcours.

Les intérêts de Mélissa portent sur ces gens qui n’ont pas été élevés dans le milieu agricole, mais qui décident de se réorienter vers ce domaine. Le proverbial «retour à la terre».

«Qu’est-ce qui t’a amené à laisser de côté ton emploi pour retourner à la terre?»

C’est la question de fond qui introduit tout le reste.

«Est-ce que c’est, par exemple, par passion?»

Il y a un phénomène très nord-américain, cette idée qu’il faille, à tout prix, trouver notre passion. Je pense que c’est un mensonge qu’on nous apprend à un jeune âge, et qui peut gâcher une vie au complet. «Si tu trouves ta passion, tu ne travailleras pas une seule journée dans ta vie.» La passion serait donc une quête. Il faudrait chercher cette passion activement.

Je pense plutôt que l’on doit se passionner de ce que l’on fait. Quand je fais visiter mon vignoble, tout le monde me dit que je suis passionné. Et ça me surprend à chaque fois. Je ne m’en rends pas compte. La réalité est que je me suis passionné de ce que je fais. Pas le contraire. C’est l’énergie que j’y mets qui importe.

Alors pourquoi un vignoble dans ce cas? Pourquoi un retour à la terre?

Est-ce un retour à la terre?

Si je voulais réellement faire un retour à la terre, j’aurais cultivé autres choses. Des pommes de terre, par exemple. Des radis. Des carottes. Quand on veut faire un retour à la terre, on fait pousser des fruits et des légumes, et on les vend à une grosse entreprise de transformation. Ça, c’est fondamentalement un retour à la terre. C’est une vocation noble et réellement nécessaire.

Mais quand vous faites pousser des légumes, et que vous en faites des paniers, vous cherchez aussi ce contact-là avec des gens. C’est une dimension complètement différente. C’est un choix délibéré d’aller à la rencontre de la personne qui va manger vos légumes. Ce n’est plus juste un retour à la terre.

Et le vin? Pour le côté marketing, il n’y a rien de mieux que le vigneron, accroupi dans ses vignes, bronzé, avec ses bottes à vache, sécateur et un peu de poussière bien arrangée sur le front. Indéniable. Le vin est en partie une question de «branding», d’image de marque.

Mais la réalité est que le vigneron a de la paperasse à remplir, des cuves à soutirer, des fermentations à partir, des embouteillages à planifier, des visites à effectuer, des sommeliers à courtiser et des clients à rencontrer. Et des allers-retours à Québec à effectuer.

Alors on ne peut pas expliquer uniquement le choix de devenir vigneron par un retour à la terre. À peu près tous les autres domaines agricoles sont plus «un retour à la terre» que le vin. Un vignoble, c’est quatre ou cinq domaines complètement différents. C’est de la complexité. La météo est complexe, la bactérie malolactique est complexe, le système législatif québécois en matière d’alcool est complexe.

Tout est complexe.

Quand mon père est entré à l’université, venant d’un milieu modeste, il a entrepris des études en gestion des ressources humaines. Pour lui, c’était la meilleure façon de s’assurer que les gens autour de lui aient toujours un emploi.

Aujourd’hui, la logique est différente. Mais quand je regarde mes filles, j’ai ce même besoin-là de m’assurer que s’il leur arrive un pépin, je vais être capable de les aider. Ce qui est merveilleux avec un vignoble, c’est que tout est si complexe, qu’à peu près n’importe qui peut y trouver sa place. Tout s’apprend. Et chaque compétence a sa place. Que vous soyez en marketing, en biologie, en comptabilité ou en plomberie, il y a des choses pour vous dans un vignoble.

Et si rien de tout ça n’intéresse mes filles? Si elles se passionnent d’autres choses?

Elles pourront toujours être propriétaires passives d’un beau vignoble.

Ce n’est pas un retour à la terre, mais c’est peut-être un retour à l’essentiel.