Le grincement de dents de Mélika Bazin: revoyons nos critères de beauté

Mélika Bazin a étudié en environnement et travaillé en agriculture urbaine avant de déménager dans les Laurentides et de se consacrer à son travail artistique, qui porte essentiellement sur les plantes, l’écologie et l’agroalimentaire. Elle a notamment illustré le livre Cuisiner sans recettes de Véronique Bouchard en plus de réaliser des bandes-dessinées en collaboration avec la maraichère ici sur Caribou, ainsi qu’en collaboration avec le Réseau des fermier.ères de famille. L’une d’elles, publiée cet été, portait sur la standardisation des fruits et des légumes; un enjeu qui fait grincer des dents à l’illustratrice engagée.

Texte de Julie Aubé
Photos et illustrations de Mélika Bazin

En quoi la standardisation des fruits et légumes représente-elle un enjeu?
Au Canada, environ 50% des pertes annuelles entrainées par le gaspillage alimentaire sont liées à des failles du système alimentaire, parmi lesquelles figurent les «critères de beauté» des produits. Pourtant, on le sait: la nature ne produit pas que des végétaux standardisés. De plus, différents choix de régies ou des circonstances saisonnières peuvent entrainer des particularités d’ordre esthétique sur certains fruits et légumes, qui n’impactent en rien leur goût et leur qualité. Mais à force d’être exposés aux carottes droites, aux pommes à pelure parfaite, aux tomates de forme régulière et aux concombres de calibres réguliers, ces standards deviennent – consciemment ou non – ce que l’on cherche à mettre dans son panier.

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Mélika Bazin

Qu’advient-il des produits qui ne correspondent pas aux standards?
Les maraîchers ne peuvent pas toujours se permettre d’assumer les frais de la récolte d’un produit qui ne trouvera pas d’acheteur. Par conséquent, il arrive que des rangs ou des champs d’aliments parfaitement comestibles soient détruits. Ça fait réfléchir: si on fait partie de ceux qui laissent de côté un fruit ou un légume à la moindre irrégularité, n’envoie-t-on pas le signal que l’aspect standardisé des aliments est important pour nous? C’est paradoxal: nous sommes nombreux à faire de réels efforts pour réduire le gaspillage à la maison… mais sans le vouloir, ne nourrit-on pas un système qui engendre des pertes lorsqu’on fait ses courses dans des lieux qui ne nous exposent qu’à des aliments «parfaits», qui deviennent la «norme» à nos yeux? Ainsi, on choisit ce que l’on trouve «normal», donc c’est ce que l’on nous offre, et cela entretient un cercle qui se maintient à force d’expositions à des produits standardisés plutôt qu’aux formes, couleurs, saveurs et calibres variés que propose la nature.

Que peut-on faire pour sortir du cercle?
En visitant les marchés publics et autres circuits courts, en allant à la ferme ou en jardinant, on s’expose à une plus grande diversité de variétés adaptées au climat d’ici et parfaitement savoureuses. Se reconnecter à la production des aliments et s’exposer à la variété a naturellement pour effet d’élargir nos critères de beauté! Supporter la diversité, en agriculture comme dans la société, ça va toujours rendre un milieu plus fort et plus résilient.

Par ailleurs, en levant le nez sur des pommes un peu piquées par exemple, on laisse de côté un produit qui a possiblement été cultivé avec plus de respect pour la santé et les écosystèmes.

Mélika Bazin

C’est un paradoxe de réaliser que le message sur l’environnement, le bio et l’agriculture durable a passé: on est nombreux à chercher des produits plus écologiques, mais sans toujours faire le lien qu’il est alors normal qu’une pomme puisse être un peu plus piquée que si elle avait été traitée jusqu’à «perfection». Une fois les imperfections retirées, la pomme est aussi bonne, sinon plus (du moins pour l’environnement!). En alimentation comme ailleurs, nos critères de beauté ne devraient-ils pas inclure davantage la beauté intérieure, et la beauté de la bienveillance envers les enjeux collectifs?

Comme artiste, j’évolue dans un domaine où les touches uniques sont appréciées et valorisées. Pourquoi ne pas adopter cette vision pour les produits maraîchers? Pour moi, l’art est une façon de partager des messages, puisqu’il permet de poser un regard différent sur la réalité et qu’il véhicule des émotions permettant de prendre conscience, en douceur, de nos contradictions. Il peut ainsi donner envie de passer à l’action!


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