Retomber sur terre

vin au quebec

Le marché du vin au Québec est en train de changer. Et, pour tirer leur épingle du jeu, que doivent faire les vignerons d’ici? Sébastien Daoust se questionne sur comment il doit évoluer dans cette transformation.

Texte de Sébastien Daoust, vignoble Les Bacchantes

Juin 2022. «Après la pandémie, qu’est-ce qui vous a manqué le plus?»

La question vient d’un participant à la conférence sur les vins du Québec, lors de «Sherbrooke t’en bouche un coin», un bel événement célébrant la cuisine de chez nous. C’était la première fois depuis deux ans, depuis le début de la pandémie, que je me retrouvais dans un événement de la sorte. C’était un beau samedi de juin, les gens étaient heureux de déguster tout ce que les producteurs locaux avaient à offrir. Avec mes collègues (Louis Dugas, du vignoble Coteau Rougemont, Isabelle Lafont des Artisans du Terroir, Caroline Chabot de la Halte des Pèlerins, tout ça sous la digne supervision de Mélanie Gore, la directrice générale du Conseil des Vins du Québec), nous présentions nos vins, nos vignobles, mais aussi, plus globalement, la viticulture au Québec. Et nous répondions aux questions.

On se sent à l’aise, parce que l’on retrouve des amis «pré-pandémie». Josée Pelchat, anciennement du CVA Estrie, est dans un nouveau projet qui mettra en valeur les vins du Québec. Elle est assise dans la première rangée, et on blague avec elle, puisqu’elle nous connaît bien. Il y a un homme qui est descendu du Saguenay, qui nous parle d’un vignoble dans son coin de pays. Une dame de Dunham nous parle de son vignoble préféré dans le coin de Sutton. On parle de changements climatiques. Tout le monde semble penser que ça nous aide, et que nous sommes à la veille de planter du syrah sur la Côte-Nord. Nous déboulonnons ce mythe, et parlons des défis qui nous attendent. Nous avons quatre présentations de la sorte à faire. Et après la présentation, les gens restent, et on continue la discussion.

Qu’est-ce qui nous a le plus manqué pendant la pandémie? C’est une question qui se pose à tout le monde. Je retourne la question. «Vous, qu’est-ce qui vous a manqué le plus?»

«Boire du vin avec du monde!»

Tout le monde rit bien.

Et il me revient en tête une discussion que j’ai eue, quelques semaines auparavant, avec Louis-Philippe Mercier, copropriétaire de la Boîte à Vins. Je lui expliquais notre nouveau site web, avec les fiches techniques très détaillées que nous voulions y inclure. «Ce sera bien pour vous, vous aurez le type de sol, le type de taille pour les vignes… tu veux des données techniques, on en aura à la tonne pour vous, vous allez tripper!»

Louis-Philippe me dit: «Seb, c’est bon, merci, mais ce n’est pas ce que le monde veut savoir. Des sols, des tailles, des données, il y en a partout dans le monde. Mais mes clients, ils veulent savoir t’es qui. Ils veulent savoir comment tu as commencé ton vignoble, tu faisais quoi avant, pourquoi tu as tel ou tel vin, ce qui te fait lever de ton lit le matin. Et ils veulent te parler un peu d’eux-mêmes, parce qu’ils veulent un lien avec toi, avec ton vignoble. Les vignerons en France et en Italie, ils n’auront jamais de lien avec eux. Mais dans ma boutique, ils peuvent te rencontrer, ils peuvent te parler. Je te le dis, les vins que l’on vend le plus, depuis un an, ce sont ceux avec qui nos clients ont un sentiment de proximité.»

Il ajoute une phrase qui m’est restée en tête.

«Et si ça commence à aller mal, tu peux être certain que ceux qui vont le mieux s’en sortir, ce seront ceux qui sont le plus près de leurs consommateurs.»

Louis-Philippe Mercier

*

Il n’est pas le seul à m’avoir dit ça. Au début de l’été, pendant les distributions de nos nouveaux vins, j’ai eu la chance de parler avec plusieurs propriétaires d’épiceries fines. «Le marché change en ce moment.» Ce n’est pas bien ou mal. Ça change. Nous avons vécu quatre ans de belle folie, et là, on retombe un peu sur terre. On revient à la base. On revient à parler aux gens. On revient à parler non pas de pédologie [la science de la formation et évolution des sols] du terroir, de microclimat, de l’avantage de la taille X vs Y, mais d’histoire, d’authenticité, de proximité. L’un ne va pas à l’encontre de l’autre. Mais ce qui se dégage des épiceries fines, c’est que pour continuer, il faut recentrer le message. Il faut «recréer la proximité» comme me disait un autre propriétaire de quelques boutiques sur le Plateau. On a vécu la folie de vivre sur le nuage, un nuage imposé un peu par la pandémie. Mais c’est le temps de redescendre. De se relever les manches. De se remettre un peu en question. Parce que les commentaires des gens, s’adapter à ce qu’on nous dit, ce n’est pas de perdre son authenticité. C’est, quelque part, de la retrouver.

Et donc cette conférence est fascinante, parce que nous répondons directement aux questions. Et cet échange-là nous montre un peu ce que les conseillers en épiceries fines nous disent: «Les consommateurs ont leurs questions bien à eux. Et c’est à ça que nous devons répondre.»


«Après la pandémie, qu’est-ce qui vous a manqué le plus?»

«Vous?» que je réponds à l’homme dans le fond de la salle. «Et je ne dis pas ça juste pour vous faire plaisir. Vos questions, vos commentaires, ça dirige beaucoup plus la direction de nos vignobles que vous ne pouvez l’imaginer. Donc, continuons de parler, d’échanger, et de prendre un verre ensemble.»

boire local