Depuis quelques années l’historienne culinaire Amélie Masson-Labonté a œuvré à la réalisation de neuf portraits d’identité culinaire régionale* pour la Société du réseau des ÉCONOMUSÉES®, les associations touristiques et différentes tables agroalimentaires à travers le Québec. S’immergeant avec bonheur dans les archives photographiques, les journaux d’époque, les livres de cuisine et parfois même quelques recettes manuscrites, elle va à la rencontre de ceux qui façonnent et colorent l’identité des régions: producteurs, fromagères, vignerons, restauratrices ou fermières. Ce qu’elle préfère? Les découvertes inattendues qui l’attendent toujours au détour du chemin. Après le Centre-du-Québec, elle nous partage ses trouvailles les plus surprenantes au Saguenay–Lac-Saint-Jean.
Une cascade de circonstances met de l’avant la fameuse triade culinaire
Vous le savez peut-être, l’année 1967 où s’est tenue l’Exposition universelle de Montréal marquait le centenaire de la Confédération canadienne. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que 1967 marque aussi le 100e anniversaire de la petite ville d’Alma au Lac-Saint-Jean. Dès 1965, Cécile Roland Bouchard, à la tête de la Fondation culinaire locale, lance un concours d’art culinaire afin de faire revivre le folklore des fermières de la région dans un livre de recettes pour marquer le centenaire.
Ayant vent du dynamisme jeannois, les organisateurs du Grand salon culinaire au Palais du commerce à Montréal, invitent Cécile Roland Bouchard et sa fondation culinaire à représenter le Saguenay–Lac-Saint-Jean lors de la 30e édition du salon en février 1966. Grâce à un article du journal Le Devoir on sait que le kiosque de la Fondation culinaire d’Alma présente aux visiteurs du vin de bleuets, de la soupe aux gourganes, de la tourtière à la ouananiche (un saumon d’eau douce du Lac-Saint-Jean), des fromages régionaux et même un café aux gourganes rouges, tous des plats gagnants du concours culinaire de l’année précédente.
L’objectif du salon est d’offrir «un avant-goût de ce que le Québec réserve à ses visiteurs, ceux de l’Expo 67 en particulier», explique le ministre provincial du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche de l’époque, Alphonse Couturier. Le 14 mai 1967, un peu plus de deux semaines après l’ouverture officielle de l’Expo, a lieu à l’Hôtel Plaza d’Alma le lancement de L’Art culinaire au pays des bleuets et de la ouananiche. Le livre de 248 pages, vendu dans les épiceries dès mai 1967, consacre un chapitre entier à la gourgane et met particulièrement en valeur la ouananiche, les tourtières saguenéennes et les desserts aux bleuets. Il présente aussi toutes sortes de recettes du terroir comme des «fesses d’ours», du «pâté de raton laveur» ou de la «fricassée de rat musqué», glanées dans les campagnes auprès de religieuses, communautés autochtones, chasseurs, bûcherons et dames âgées des environs.
L’ouvrage, qualifié de «premier traité de cuisine régionale publié au Canada français» par le journal Le Lac-St-Jean d’Alma, comble un important vide en matière de définition identitaire. Alors qu’à l’Exposition universelle, le Québec se présente au monde, une prise de conscience sur la nécessité de se définir autrement qu’à travers la cuisine des chefs français qui dominent jusque-là le paysage gastronomique de la Belle Province émerge. Après 1967, la mise en valeur du patrimoine culinaire québécois tend à faire une large place aux spécialités du Saguenay–Lac-Saint-Jean faute d’autre matériel régional à se mettre sous la dent.
Rencontré dans un café de La Prairie, Michel Lambert, auteur des cinq volumes de l’Histoire de la cuisine familiale du Québec et originaire de La Baie au Saguenay, ajoute qu’une des raisons pour laquelle tout le monde connaît la tourtière du Lac-Saint-Jean, «c’est que les gens du Lac, ont été parmi les premiers dans les médias à faire connaître la cuisine de leurs ancêtres». Beaucoup de bruit est fait autour de ces plats, par ce qu’il appelle «Le pouvoir bleu», c’est-à-dire des Saguenéens d’origine qui travaillent à l’époque à Radio-Canada et Télé-Métropole.