Les agricultrices au Québec de 1981 à 2026 - Caribou

Les agricultrices au Québec de 1981 à 2026: de profonds changements

Publié le

06 mars 2026

Texte de

Suzanne Dion

Dans la boite courriels de Caribou, nous avons reçu un message de Suzanne Dion qui avait envie d’écrire à propos de l’évolution de la condition féminine en agriculture. Suzanne a travaillé dans divers organismes agricoles, a agi comme secrétaire générale de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, a collaboré à diverses publications et est auteure de plusieurs ouvrages à propos du domaine. Cela fait longtemps qu’elle baigne dans le milieu. 2026 est l'Année internationale des agricultrices proclamée par les Nations Unies. Nous lui avons offert une carte blanche.
agricultrices au Québec
Illustration: Julie Larocque/Archives Caribou
Dans la boite courriels de Caribou, nous avons reçu un message de Suzanne Dion qui avait envie d’écrire à propos de l’évolution de la condition féminine en agriculture. Suzanne a travaillé dans divers organismes agricoles, a agi comme secrétaire générale de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, a collaboré à diverses publications et est auteure de plusieurs ouvrages à propos du domaine. Cela fait longtemps qu’elle baigne dans le milieu. 2026 est l'Année internationale des agricultrices proclamée par les Nations Unies. Nous lui avons offert une carte blanche.
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Il y a 45 ans, une enquête à laquelle plus de 2000 agricultrices ont répondu a fait le point sur leur situation. J’en étais l’instigatrice.

En 1981, alors que l’on estimait à 30 000 le nombre de femmes qui travaillaient en agriculture, elles ne représentaient que 4,13% de l’ensemble des producteurs reconnus. Il s’agissait surtout de veuves qui tenaient le fort jusqu’à ce que leur fils prennent la relève. Aujourd’hui, les femmes constituent 27,7% des propriétaires d’entreprises agricoles, ce qui leur apporte ce statut de productrices qui donne droit aux subventions, au crédit, à la participation aux organismes agricoles.

À l’époque, les femmes devenaient agricultrices du fait de leur mariage. Aujourd’hui, elles choisissent l’agriculture personnellement soit en démarrant une entreprise, soit en reprenant celle de leurs parents, seules ou avec leur fratrie, soit en s’établissant avec leur conjoint ou en se joignant à une entreprise agricole en collectif. Elles doivent une fière chandelle aux agricultrices des années 1980 qui ont provoqué ces changements.

Des femmes invisibles

agricultrices au Québec BANQ Jeunes femmes ayant trait les vaches dans le champ, région de Chicoutimi, vers 1930
Photo: BANQ

À l’époque, ces femmes hésitaient à se définir comme agricultrices. Consacrant une partie de leur temps à leur famille, elles estimaient ne pas en faire autant que leur mari sur la ferme et se présentaient souvent comme «femme d’agriculteur». Ce qui ne les empêchait pas de travailler chaque jour à la traite, aux champs, à la comptabilité et d’investir de leur propre argent sur la ferme. Ce qui ne les empêchait pas d’aimer l’agriculture et d’y jouer un grand rôle… invisible.

Malgré des contributions de toutes sortes, elles étaient peu nombreuses à détenir des titres de propriété et des revenus personnels de l’entreprise. Elles vivaient cette situation comme un manque de reconnaissance. De plus, cet état les rendait vulnérables lors de divorce ou de décisions unilatérales de leur mari. Lorsqu’elles participaient aux organismes agricoles, c’était comme observatrices sans droit de vote. Leur influence sur les politiques agricoles était nulle.

À cette époque, lorsqu’un agriculteur qui prenait sa retraite n’avait pas de fils intéressé à assumer la relève, il transférait sa ferme à son gendre plutôt qu’à sa fille. On a ainsi vu des femmes dont la ferme provenait de leur famille, devoir la quitter au moment d’un divorce alors que leur mari conservait la ferme de grande valeur.

Ces femmes étaient souvent plus instruites que leur conjoint et s’acquittaient pour cela de toutes les tâches administratives. Elles avaient bonne réputation auprès des conseillers en gestion, car elles étaient souvent plus conscientes des enjeux de l’entreprise. Après avoir mené l’enquête évoquée plus haut, j’ai, pendant trois ans, dirigé le Bureau de la répondante à la condition féminine du MAPAQ. Mes divers interlocuteurs, du ministre aux responsables de services, connaissaient très bien l’apport des femmes à l’agriculture.

Mon principal argument pour obtenir ce dont les agricultrices avaient besoin était de dire: «Si on n’améliore pas leur situation, elles vont quitter l’agriculture». Personne ne voulait ça.
Suzanne Dion

Un changement a été amorcé par l’accès des conjointes à la prime à l’établissement, un montant de 25 000$ qui était accordé à toute personne de moins de 40 ans qui prenait la relève ou démarrait une ferme. Les femmes y avaient désormais droit si elles s’établissaient seules ou avec quelqu’un d’autre que leur conjoint, mais la plupart d’entre elles souhaitaient poursuivre leur travail avec leur mari et devenir copropriétaires avec lui. Dans ce cas, cette prime ne leur était pas accessible et, lorsqu’elles parlaient de partager la propriété, elles se faisait souvent répondre: «Pourquoi aller dépenser de l’argent chez le notaire? Tout ce qui est à moi est à toi». En ayant accès à ce montant de 25 000$, les femmes pouvaient faire valoir un avantage à partager la propriété. Et elles ont été nombreuses à le faire, ce qui a entraîné d’autres changements.

Aujourd’hui…

En 2026, les femmes sont nombreuses à prendre la relève sur des fermes bien établies et prospères, celles de leurs parents.

Il est devenu normal dans les familles de considérer les filles comme pouvant prendre la relève.

Elles sont nombreuses aussi à démarrer des entreprises. Propriétaires et productrices reconnues, elles ont accès à tous les programmes de soutien, au financement… Elles sont nombreuses aussi à détenir des formations collégiales et universitaires en agriculture, car elles ont choisi leur profession.

Les agricultrices peuvent aujourd’hui se regrouper dans une Fédération où du personnel dynamique et compétent leur propose du soutien professionnel à l’entrepreneuriat et à la conciliation travail-famille. Elles participent davantage à la direction des instances agricoles. Chez Sollio, la coopérative qui fédère l’ensemble des coopératives agricoles, elles constituent 35% des membres du conseil d’administration, une représentation conforme à leur nombre dans le domaine. À l’Union des producteurs agricoles (UPA), elles sont 8 sur les 46 membres du conseil général (17%). Certaines ont créé et dirigent des fromageries, de belles initiatives agrotouristiques, des projets d’envergure.

Photo: Ferme La Parcelle agricultrices au Québec

Cependant, elles sont surreprésentées dans les productions «qui en arrachent»: fermes maraîchères de proximité, élevages difficiles à rentabiliser, productions biologiques… ces domaines qui ne sont pas beaucoup soutenus par les programmes gouvernementaux et mal défendus par leurs représentants. Jusqu’à maintenant, collectivement, elles n’ont pas exercé d’influence déterminante sur les politiques agricoles et fournissent encore beaucoup de travail invisible.

Au début des années 1980, la condition des femmes en milieu agricole n’avait pas bougé depuis plusieurs générations. Les choses ont changé rapidement et durablement. Elles n’ont pas toutes le soutien mérité, elles n’ont pas collectivement le pouvoir souhaité, mais elles sont mieux équipées pour y parvenir. En cette Année internationale des agricultrices où l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture met en valeur à l’échelle mondiale leur contribution à l’ensemble des systèmes agroalimentaires, souhaitons qu’elles fassent encore quelques pas en avant en particulier pour y inscrire leurs valeurs spécifiques.

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