Dans l’ADN culinaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean - Caribou

Dans l’ADN culinaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean

Publié le

17 février 2026

Texte de

Amélie Masson-Labonté

Illustrations de

Camille Lopes

Qu’est-ce qui définit vraiment la cuisine du Saguenay-Lac-Saint-Jean? Lorsqu’il est question de plats identitaires de cette région, trois choses me viennent en tête spontanément: la soupe aux gourganes, la tourtière et la tarte aux bleuets. Vous aussi? C’est normal, la fameuse triade culinaire abondamment médiatisée depuis la fin des années 1960 occupe beaucoup d’espace dans le discours populaire. Mais la région a définitivement beaucoup plus à offrir! 

identité culinaire Saguenay-Lac-Saint-Jean
Qu’est-ce qui définit vraiment la cuisine du Saguenay-Lac-Saint-Jean? Lorsqu’il est question de plats identitaires de cette région, trois choses me viennent en tête spontanément: la soupe aux gourganes, la tourtière et la tarte aux bleuets. Vous aussi? C’est normal, la fameuse triade culinaire abondamment médiatisée depuis la fin des années 1960 occupe beaucoup d’espace dans le discours populaire. Mais la région a définitivement beaucoup plus à offrir! 

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Depuis quelques années l’historienne culinaire Amélie Masson-Labonté a œuvré à la réalisation de neuf portraits d’identité culinaire régionale pour la Société du réseau des ÉCONOMUSÉES®, les associations touristiques et différentes tables agroalimentaires à travers le Québec. S’immergeant avec bonheur dans les archives photographiques, les journaux d’époque, les livres de cuisine et parfois même quelques recettes manuscrites, elle va à la rencontre de ceux qui façonnent et colorent l’identité des régions: producteurs, fromagères, vignerons, restauratrices ou fermières. Ce qu’elle préfère? Les découvertes inattendues qui l’attendent toujours au détour du chemin. Après le Centre-du-Québec, elle nous partage ses trouvailles les plus surprenantes au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Une cascade de circonstances met de l’avant la fameuse triade culinaire

Vous le savez peut-être, l’année 1967 où s’est tenue l’Exposition universelle de Montréal marquait le centenaire de la Confédération canadienne. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que 1967 marque aussi le 100e anniversaire de la petite ville d’Alma au Lac-Saint-Jean. Dès 1965, Cécile Roland Bouchard, à la tête de la Fondation culinaire locale, lance un concours d’art culinaire afin de faire revivre le folklore des fermières de la région dans un livre de recettes pour marquer le centenaire.

Ayant vent du dynamisme jeannois, les organisateurs du Grand salon culinaire au Palais du commerce à Montréal, invitent Cécile Roland Bouchard et sa fondation culinaire à représenter le Saguenay–Lac-Saint-Jean lors de la 30e édition du salon en février 1966. Grâce à un article du journal Le Devoir on sait que le kiosque de la Fondation culinaire d’Alma présente aux visiteurs du vin de bleuets, de la soupe aux gourganes, de la tourtière à la ouananiche (un saumon d’eau douce du Lac-Saint-Jean), des fromages régionaux et même un café aux gourganes rouges, tous des plats gagnants du concours culinaire de l’année précédente.

L’objectif du salon est d’offrir «un avant-goût de ce que le Québec réserve à ses visiteurs, ceux de l’Expo 67 en particulier», explique le ministre provincial du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche de l’époque, Alphonse Couturier. Le 14 mai 1967, un peu plus de deux semaines après l’ouverture officielle de l’Expo, a lieu à l’Hôtel Plaza d’Alma le lancement de L’Art culinaire au pays des bleuets et de la ouananiche. Le livre de 248 pages, vendu dans les épiceries dès mai 1967, consacre un chapitre entier à la gourgane et met particulièrement en valeur la ouananiche, les tourtières saguenéennes et les desserts aux bleuets. Il présente aussi toutes sortes de recettes du terroir comme des «fesses d’ours», du «pâté de raton laveur» ou de la «fricassée de rat musqué», glanées dans les campagnes auprès de religieuses, communautés autochtones, chasseurs, bûcherons et dames âgées des environs.

L’ouvrage, qualifié de «premier traité de cuisine régionale publié au Canada français» par le journal Le Lac-St-Jean d’Alma, comble un important vide en matière de définition identitaire. Alors qu’à l’Exposition universelle, le Québec se présente au monde, une prise de conscience sur la nécessité de se définir autrement qu’à travers la cuisine des chefs français qui dominent jusque-là le paysage gastronomique de la Belle Province émerge. Après 1967, la mise en valeur du patrimoine culinaire québécois tend à faire une large place aux spécialités du Saguenay–Lac-Saint-Jean faute d’autre matériel régional à se mettre sous la dent.

Rencontré dans un café de La Prairie, Michel Lambert, auteur des cinq volumes de l’Histoire de la cuisine familiale du Québec et originaire de La Baie au Saguenay, ajoute qu’une des raisons pour laquelle tout le monde connaît la tourtière du Lac-Saint-Jean, «c’est que les gens du Lac, ont été parmi les premiers dans les médias à faire connaître la cuisine de leurs ancêtres». Beaucoup de bruit est fait autour de ces plats, par ce qu’il appelle «Le pouvoir bleu», c’est-à-dire des Saguenéens d’origine qui travaillent à l’époque à Radio-Canada et Télé-Métropole.

«À force de raconter dans toutes sortes d'entrevues qu'ils avaient hâte de manger de la tourtière, de la soupe aux gourganes et de la tarte aux bleuets, c'est devenu les trois choses les plus vendues et les plus offertes dans la région.»
Michel Lambert
identité culinaire Saguenay-Lac-Saint-Jean

Des plats à l’identité régionale partagée

Hautement revendiquée au Saguenay–Lac-Saint-Jean, la fameuse tourtière est au fond une meat pie anglaise comme il en existe des dizaines de variantes sur le Vieux Continent. Au 18ᵉ siècle, sous le Régime anglais, la sea pie, la tourte à la viande des marins britanniques, s’implante dans la péninsule gaspésienne sous le nom francisé de cipaille, cipâte ou six-pâtes. Le cipaille à la viande se répand ensuite sur la Côte-Nord et dans Charlevoix où il fait encore partie des plats traditionnels régionaux. Le cipaille à la viande suit  finalement le chemin des pionniers charlevoisiens qui colonisent le Saguenay dans la première moitié du 19e siècle, avant d’atteindre leur destination finale: le Lac-Saint-Jean.

La Côte-Nord, la Capitale-Nationale et le Saguenay–Lac-Saint-Jean ont donc ce plat en commun, mais c’est au  Saguenay-Lac-Saint-Jean qu’il est surtout revendiqué.

Une définition de la tourtière du Lac


La fameuse tourtière est un mets très fluide et il existe presque autant de recettes qu’il y a de familles. Pour arriver à une définition de «la tourtière du Lac», j’ai consulté de nombreux Saguenéens et Jeannois. Seulement quelques éléments font consensus: la tourtière du Lac comprend obligatoirement une abaisse de pâte dans le fond d’un plat creux d’au moins 6 pouces, et une abaisse de pâte sur le dessus. L’appareil est quant à lui composé d’un mélange pommes de terre en cubes et de viande grossièrement coupée, soit du gibier, soit un mélange de porc et bœuf offert dans les supermarchés de la région, mais dans tous les cas, le mélange doit au moins comprendre une viande grasse ou un corps gras! Entre ces balises claires, les recettes familiales sont extrêmement variées, certains n’y ajoutent que du sel et du poivre, d’autres de la muscade, de la cannelle, du clou de girofle, de la sarriette, du persil, des herbes salées, des oignons ou du céleri. On m’a même parlé de versions avec du lait, d’autres à la sauce soya, au vin rouge, aux champignons, au bouillon de poulet ou à la chapelure! Et, fait intéressant, elle est souvent servie avec une bonne salade à la crème, c’est-à-dire une salade dont la crème sert de vinaigrette. Laitue (iceberg dans bien des cas ou de la salade de jardin), oignons verts, sel, poivre et crème, c’est tout!

La soupe à la gourgane  est quant à elle une spécialité culinaire de Charlevoix (dans la région administrative de la Capitale-Nationale), apportée au Saguenay–Lac-Saint-Jean par les Charlevoisiens qui sont allés s’installer là dans la première moitié du 19e siècle. Elle est peu connue ailleurs au Québec.

La tarte aux bleuets, pour sa part, est sans contredit une spécialité culinaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, mais le bleuet sauvage a aussi une importance identitaire sur la Côte-Nord.

Quelques découvertes culinaires et identitaires en vrac

identité culinaire Saguenay-Lac-Saint-Jean Activité de pêche au lac Magpie, aussi appelé Petit lac Maggie, dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Albert Courtemanche, 1958, Fonds du ministère de la Culture et des Communications du Québec ©BAnQ

La tourtière à la ouananiche — C’est réellement la tourtière à la ouananiche qui émerge des recherches de Cécile Roland Bouchard en 1965. D’ailleurs 3 des 11 prix du concours d’art culinaire mettent en valeur la ouananiche: la Tourtière à la ouananiche, la Ouananiche farcie, et la Salade à la ouananiche, alors qu’on y trouve aucune tourtière à la viande. Pas étonnant quand on sait que le Lac-Saint-Jean abrite la plus grande population naturelle de ouananiches au monde! De nos jours, la pêche à la ouananiche est permise pour la consommation privée, mais les échecs au niveau de l’élevage commercial ont fait en sorte que le produit est difficilement accessible autrement. La tourtière à la ouananiche tend donc à disparaître, laissant toute la place à la version giboyeuse – ou au porc et bœuf si on n’a pas accès à de la viande de bois.

Le silex de bouillon — On sert dans les rassemblements familiaux du bouillon de poulet maison, de bœuf ou de légumes dans un percolateur à café avant le repas. «Il y a des tasses et tu te sers comme un café, raconte Émilie Tremblay, directrice de projets à la Table agroalimentaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Sa collègue Mylène Hébert, originaire de Larouche, près de Jonquière, ajoute: «À Larouche on fait des activités hivernales et si on a le malheur de ne pas avoir le 100 tasses de bouillon de poulet ou de bouillon de légumes, on se le fait dire!»

Les mets chinois maison — Comme il y a peu de restaurants chinois dans la région, bien des mamans des années 1960 et certaines jusqu’à aujourd’hui ont appris à préparer elles-mêmes les mets chinois, explique l’équipe derrière la Zone Boréale. Elles font tout à la main: les boules de poulet, de grosses batchs de egg rolls, la soupe won ton, les spare ribs, les nouilles chinoises, le riz chinois et même le chow mein! «Ma mère faisait ça quand elle recevait, explique Nancy Ouellet, directrice générale de la table agroalimentaire, c’était une manière de montrer aux gens qu’elle tenait à eux.»

Le café de gourganes — En jasant avec  Michel Lambert de cuisine économique des années 1930 à l’époque de la crise, on aborde le thème du «café de pauvres» fabriqué avec des toasts brûlées dans le sud du Québec. Michel raconte qu’une version locale se développe au Saguenay–Lac-Saint-Jean où «le monde faisait du café avec des gourganes en les faisant brûler dans un poêlon noir.  Les familles, ajoute-t-il, gardaient le vrai café pour le dimanche parce que le café coûtait très cher à l’époque.» Cécile Roland Bouchard présente d’ailleurs un café de gourganes rouges au 30e Grand Salon culinaire de 1966.

identité culinaire Saguenay-Lac-Saint-Jean Reproduction de photographies sur la cueillette de bleuets, par Claude Décarie 1944, photographie originale circa 1920 ©BAnQ

Des bleuets sauvages qui voyagent — On s’en doute, le Saguenay–Lac-Saint-Jean domine le marché du bleuet sauvage au Québec (80%), mais aussi au Canada (48%) et même au monde! En jasant avec Jacquelin Drapeau, président du collectif agricole la Congèlerie Héritier, et Paul-Eugène Grenon, ancien président du Syndicat des producteurs de bleuets du Québec, j’apprends que non seulement les multinationales comme Danone et McDonald’s s’approvisionnent chez eux pour leurs muffins et yogourts, mais que c’est aussi le cas des confituriers français. «La confiture européenne Bonne Maman, c’est dans nos trois plus gros clients», explique Jacquelin Drapeau. «Partout dans les épiceries tu vois la confiture Bonne Maman, ben tout ce qu’il y a de bleuets là-dedans ça part du Saguenay–Lac-Saint-Jean!»

Le Red Champagne — Le Red Champagne est une boisson gazeuse créé en 1937 par Elzéar Plourde et fabriquée dans la région depuis ce temps. Selon les adeptes, le goût rappelle le cream soda et le cidre de pommes, et la tradition locale veut qu’on l’accompagne de chips et de fromage en grains. Au Lac-Saint-Jean, les restaurants Saint-Hubert offrent du Red Champagne avec ses repas.

La vie de chalet —  Les rapports d’identités culinaires révèlent parfois des éléments identitaires qui ne sont ni des ingrédients ni des mets. On entre alors dans l’univers des pratiques sociales et culturelles entourant l’alimentation. Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, un phénomène particulier émerge autour de la connexion à la nature les fins de semaine spécifiquement. C’est en jasant avec Anne-Marie Desbiens, la Foodie Scientifique originaire de Chambord au Lac-Saint-Jean, que tout s’éclaire pour la première fois. La vie de chalet rallie une grande portion de la population se définissant comme des «gens de bois». Le vendredi après le travail, les familles ne restent pas à la maison, explique Anne-Marie Desbiens, ils migrent vers le chalet, la cabane, la roulotte, le camping ou un petit «camp» dans le bois. Parfois, le fameux chalet se trouve à peine à 7 minutes à pied ou 500 mètres de la maison principale! L’essentiel? C’est là qu’ils vivent leur deuxième vie, celle où les p’tites bières, les bouffes en plein air, les feux de camp et les 4-roues sont rois. La vie de chalet rythme profondément la vie des gens au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

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