Agriculture: faire sa place dans une industrie aux traditions masculines

Le stéréotype de l’homme aux commandes de la moissonneuse-batteuse et de la femme qui tient maison a la couenne dure dans le milieu agricole, mais le monde évolue aussi dans les régions rurales québécoises. Le Conseil du statut de la femme (CSF) publie jeudi trois portraits d’agricultrices de la relève qui montrent qu’elles sont de plus en plus nombreuses à contourner les obstacles hérités de centaines d’années de traditions masculines.

Un texte d’Ugo Giguère

Le document d’une soixantaine de pages s’intitule «La relève agricole féminine au Québec, remuer ciel et terre: Portrait d’agricultrices». Il présente le parcours de Maude Tremblay, Audrey Bogemans et Véronique Bouchard. Trois jeunes femmes qui ont choisi d’embrasser la terre et d’élever des animaux à leur manière.

«Ce qui se distingue, c’est la diversité de l’activité agricole de ces femmes-là. On a voulu mettre en valeur leur travail et leur contribution», souligne la présidente du CSF Me Louise Cordeau.
Des trois exemples mis de l’avant, Maude Tremblay élève des bovins à Saint-Gabriel-de-Rimouski, Audrey Bogemans cultive de grandes surfaces de maïs, de soya et de blé à Saint-Sébastien et Véronique Bouchard exploite une ferme maraîchère biologique de petite surface à Mont-Tremblant.

Maude Tremblay, Audrey Bogemans et Véronique Bouchard / Conseil du statut de la femme

Pour l’autrice et recherchiste Nathalie Bissonnette, le principal constat est que ces femmes «prennent leur place, elles réussissent, elles s’impliquent et elles changent le visage de l’agriculture».

Un changement qui passe notamment par l’innovation dans les modèles d’affaires: exploitations à petite échelle, productions diversifiées, structures coopératives, etc. Ce qui fait dire au Conseil du statut de la femme que la relève féminine «représente l’une des clés essentielles de la poursuite du développement de l’agriculture québécoise».

11 800
C’est le nombre d’agricultrices qui figurent dans les registres du MAPAQ en 2018; 27% des actionnaires d’entreprises agricoles au Québec sont des femmes.


Loin d’être gagné

Reste que la partie est loin d’être gagnée pour les jeunes femmes qui rêvent d’entrepreneuriat du terroir. Le manque de soutien de l’entourage pour «un métier sans avenir», les doutes des pairs envers la compétence d’une femme, la transmission traditionnelle des terres de père en fils, la misogynie du milieu, la division des rôles basée sur le sexe, des règles archaïques qui empêchent l’émergence de modèles d’exploitation innovants, sont quelques-uns des nombreux grains de sable qui coincent l’engrenage.

Malgré sa lente évolution, le milieu agricole serait-il toujours sous le joug d’un conservatisme machiste? «C’est le portrait de trois agricultrices, on ne peut pas faire de constats généraux», répond Me Cordeau. Il faudra attendre le rapport final pour en savoir plus, car le conseil a rencontré au total une vingtaine d’agricultrices pour étoffer sa démarche et rendre un avis officiel sur l’état des choses.

Mais à ce rythme-là, peut-on un jour imaginer que l’industrie agricole atteigne une véritable égalité dans l’accession à la propriété, le partage des rôles et la reconnaissance? «L’objectif n’est pas nécessairement d’arriver à une égalité, mais de s’assurer que celles qui veulent faire de l’agriculture puissent le faire. Que celles qui ont la formation requise puissent exercer l’agriculture à leur façon», répond la présidente du Conseil du statut de la femme. Encore là, on ne pourra tirer ces conclusions qu’avec le rapport final.

L’analyse complète qui sera éventuellement rendue publique «permettra de prendre plus justement la mesure de la transformation des inégalités» en agriculture, annonce-t-on.

Petit sexisme quotidien

Dans l’ordre, Maude Tremblay détient un diplôme collégial en santé animale et un diplôme professionnel en production animale; Audrey Bogemans a grandi en apprenant tous les détails de la gestion d’une ferme avec ses parents, elle a fait des études en gestion et en marketing, a fondé sa propre entreprise de communication et préside la chambre de commerce de sa région; Véronique Bouchard est titulaire d’une maîtrise en agronomie.

Trois femmes qui ont toutes les compétences requises pour réussir dans le domaine respectif qu’elles ont choisi. Et pourtant. Voici quelques exemples du sexisme quotidien auquel elles font face:

Maude Tremblay a fait face à des réticences de son entourage pour ce métier «sans avenir» et à des doutes à l’égard de ses capacités «parce qu’elle est une fille».

Lorsqu’elle a fait ses premiers pas chez un éleveur bovin, «en coulisses, on demande à son nouvel employeur ce qu’il va bien faire avec une fille sur sa ferme».

Audrey Bogemans est confrontée à «l’exigence d’une validation masculine».

Au moment de lui remettre une bourse pour l’excellence de son parcours professionnel, «on souligne le mérite de son mari, sans qui un tel accomplissement aurait été difficile pour elle, prétend-on, voire impossible».

Malgré ses valeurs féministes fortes, Véronique Bouchard reproduit avec son conjoint une répartition traditionnelle des tâches.

«Celle-ci met à profit des compétences relationnelles et en gestion, alors que son conjoint exploite plutôt des habiletés techniques et politiques, note le rapport. Au-delà des choix individuels opérés, pèsent aussi le poids des normes sociales et celui des modèles agricoles ancestraux sur la prise de décision.»

 

La relève agricole FÉminine en chiffres…
  • 30% de la relève agricole au Québec, depuis 2008, est féminine.
  • 66% de la relève féminine est propriétaire majoritaire de son entreprise (2016).
  • 43% de la relève féminine bénéficie d’un transfert d’entreprise, contre 61% pour  la relève masculine.
  • 44% de la relève féminine démarre une nouvelle entreprise, alors qu’ils ne sont que 32% au sein de la relève masculine.