La solution sous nos pieds

Bien sûr, un grand nombre d’entre nous s’inquiètent de ce que l’avenir réserve à notre alimentation; mais certains précurseurs, comme Marie-Élise Samson, prennent les choses en main et cherchent activement des solutions qui permettraient de contrer les changements climatiques ou de s’y adapter.

Un texte de Geneviève Vézina-Montplaisir
Photo de Katya Konioukhova

«L’étude des sols, c’est pas mal moins sexy que l’étude des plantes ou des animaux.» Marie-Élise Samson l’avoue d’emblée, son champ de recherche n’a rien, a priori, pour titiller l’imagination. Pourtant, tout un monde se déploie dans la terre, et une meilleure compréhension de cet écosystème mystérieux pourrait amener de nouvelles solutions pour contrer les changements climatiques.

C’est ce à quoi la jeune agronome, qui a reçu en mai 2018 la bourse Laure Waridel, s’attelle avec son équipe composée de chercheurs de l’Université Laval, de l’Université de Bretagne ainsi que d’Agriculture et Agroalimentaire Canada. Cette bourse, versée par l’organisme Équiterre et par la Caisse d’économie solidaire Desjardins, est remise à des étudiants qui contribuent à changer le monde.

Et en effet, avec son projet de recherche intitulé Réconcilier la fonction environnementale et le rôle nourricier des sols agricoles, pour des solutions aux changements climatiques et à la sécurité alimentaire, la jeune femme de 29 ans travaille, à sa façon, à changer le monde.

Rencontrée pendant l’été, alors qu’elle profitait de ses vacances au chalet familial de Lac-Saint-Joseph, près de Québec, Marie-Élise raconte qu’elle a eu une véritable épiphanie en plein cours de pédologie [NDLR: Étude du sol, et spécialement de ses caractéristiques qui touchent aux activités agricoles et à la croissance de la végétation naturelle]. Elle a réalisé alors toute la valeur et le potentiel des sols. «Grande amoureuse des animaux, je me suis inscrite au bac en agronomie à l’Université Laval en me disant que j’allais assurément choisir la concentration animale, raconte la pétillante chercheuse. Mais j’ai vite compris que si tu veux élever des animaux, il te faut des plantes pour les nourrir; si tu veux des plantes, il te faut des sols en santé; et si tu veux des sols en santé, il faut que tu comprennes mieux comment ils fonctionnent. On était 120 étudiants dans ma promotion. De ce nombre, à peine trois ont choisi la concentration Sols et environnement, dont moi. Je me suis dit: Il me semble que l’avenir est là, sous nos pieds. Si personne ne va fouiller là, moi, je vais y aller!»

Pendant sa maîtrise, Marie-Élise travaille dans un labo en physique hydrodynamique des sols pour aider les producteurs de canneberges et de fraises québécois à augmenter leurs récoltes en utilisant moins d’eau. Après avoir pris une petite pause dans son cursus pour fonder sa famille – ses deux petites filles jouent à nos pieds pendant qu’on discute sur la véranda – et pour travailler comme conseillère en agroenvironnement, elle constate que la recherche lui manque. Au printemps 2016, elle communique donc avec celle qui deviendra sa directrice de doctorat pour lui demander si elle serait intéressée à superviser son projet de recherche, qu’elle veut en phase avec ses valeurs environnementales.

La professeure Anne Vanasse a justement un beau défi à proposer à Marie-Élise: valoriser une grosse banque de données prélevées depuis 2009 sur les parcelles de terre de la station agronomique de l’Université Laval. Celles-ci sont situées à Saint-Augustin-de-Desmaures, près de Québec, et sont soumises depuis des années à différentes pratiques agricoles. «J’ai regardé les données et j’ai décidé de m’intéresser à la dynamique entre le carbone et l’azote, en lien avec les pratiques agricoles, afin de voir lesquelles, parmi ces pratiques, permettraient de stocker le plus de carbone dans les sols», explique-t-elle.

Pour comprendre le projet de recherche de Marie-Élise, il est important de revoir brièvement le rôle que joue le carbone dans notre écosystème. Sous sa forme gazeuse dans l’atmosphère, le carbone (CO2) contribue à l’effet de serre et au réchauffement climatique. En captant ce carbone gazeux pour le stocker sous forme solide dans les sols, il serait possible de limiter l’incidence des changements climatiques… et peut-être même d’augmenter la fertilité et la résilience des terres cultivées. L’équipe de Marie-Élise tente de comprendre de quelle façon le carbone se stabilise dans les sols et de mieux définir les pratiques agricoles qui permettent d’obtenir ce résultat.

Selon l’accord de Paris sur le climat (adopté en décembre 2015), en augmentant ne serait-ce que de 0,4% par an la quantité de carbone stockée dans les sols, il serait possible de limiter l’impact des changements climatiques. En effet, ce pourcentage de CO2 ne se retrouverait alors plus dans l’atmosphère. «Ça ne semble pas grand-chose, 0,4%, mais c’est tout un défi, car jusqu’à maintenant, on ne sait pas du tout comment y arriver», avoue la jeune chercheuse, qui a passé le printemps en France afin de collaborer avec des leaders mondiaux en modélisation des systèmes biologiques.

En combinant ses résultats à ceux d’autres chercheurs, elle espère contribuer à créer des modèles plus raffinés qui permettraient de prédire l’impact de certaines pratiques agricoles – comme le labour ou l’ajout d’engrais minéraux plutôt que de fumier – sur l’environnement, mais aussi sur le rendement des terres pour les agriculteurs.

«L’avenir de l’environnement passe par l’agriculture, car même si on veut protéger la nature, il y aura toujours des bouches à nourrir. L’idée, c’est de trouver le meilleur compromis entre les deux.» – Marie-Élise Samson

Mais la quête de Marie-Élise va au-delà de la modélisation et de l’analyse de données en laboratoire. Cette défricheuse, qui a reçu au printemps 2018 la bourse Vanier, la bourse d’études supérieures la plus prestigieuse du Canada pour les étudiants-chercheurs, souhaite avoir la chance de vulgariser les résultats de ses recherches et d’aller en parler dans les écoles pour convaincre les futurs producteurs agricoles de l’importance de prendre soin de leurs sols.

«Je veux leur expliquer que même si ce qui se passe dans le sol est invisible, ça a une grande importance, que c’est leur futur gagne-pain et que les choix qu’ils font maintenant auront une incidence sur le rendement de leur ferme quand, dans une cinquantaine d’années, elle appartiendra à leurs enfants. L’agriculture a longtemps été pointée du doigt comme faisant partie du problème, parce qu’elle est un gros pollueur, mais en fait, c’est aussi et surtout une partie de la solution.»

Une solution qui a toujours été juste là, sous nos pieds.

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Ce texte est paru initialement dans le numéro 8, Futur, en novembre 2018 et en vente ICI.