Le grincement de dents de Karine Gravel: à bas la culpabilité alimentaire!

La nutritionniste Karine Gravel

Docteure en nutrition, Karine Gravel s’intéresse aux comportements et aux plaisirs alimentaires. Son constat: on vit énormément de culpabilité tout au long de l’année! Mais à l’approche des Fêtes, cette culpabilité se décuple. Le vocabulaire malsain qui l’accompagne transforme chacune des douceurs alimentaires de cette joyeuse période en «tricherie», en «vrai péché» et en «plaisir coupable»… autant d’expressions qui font grincer des dents cette nutritionniste. Et si on essayait de se délester de la culpabilité pour plutôt avoir du plaisir à manger, tout simplement?

Texte de Julie Aubé
Photo de Julie Artacho

Comment expliquer tant de culpabilité alimentaire?
La culpabilité alimentaire est multifactorielle. D’abord, la cacophonie nutritionnelle y joue pour beaucoup. Je m’explique: on entend toutes sortes d’informations contradictoires, parfois bonnes, parfois mauvaises. Le marketing alimentaire y contribue d’une part et, d’autre part, beaucoup de personnes s’improvisent expertes en alimentation et contribuent à la diffusion de messages erronés. Ces pseudo-experts tendent notamment à classer les aliments comme étant bons ou mauvais, ce qui est faux. AUCUN aliment n’est bon ou mauvais en soi. En outre, avoir une telle vision de l’alimentation entretient un désir de contrôle, un devoir de privation, en plus d’un sentiment d’échec et de culpabilité quand on «perd le contrôle» – ce qui arrive très fréquemment.

Or, avec de telles habitudes de privation, Noël et son abondance de supposés «mauvais aliments» multiplient la probabilité qu’on transgresse nos règles alimentaires. C’est là qu’on se dit «c’est foutu de toute façon» et que la culpabilité devient notre musique d’ambiance des Fêtes.

Pourquoi ce constat te fait-il grincer des dents?
Parce que manger est censé être un geste simple et naturel! L’alimentation doit être associée au plaisir, pas au stress!

L’abondance d’informations plus ou moins valables finit par nuire à la relation qu’on entretient avec la nourriture. Cette situation crée des préoccupations, souvent excessives, qui n’ont pas lieu d’être. C’est normal de vouloir adopter de bonnes habitudes pour sa santé et son bien-être, mais viser la perfection absolue est malsain. Ce n’est pas normal de se sentir coupable de manger! On ne devrait pas banaliser ce sentiment et ça me fait grincer des dents de constater que ceci semble pourtant, étrangement, socialement accepté.

Heureusement, on peut réapprendre à avoir une relation positive avec les aliments et à manger de façon plus intuitive.

Comment peut-on se délester de la culpabilité alimentaire pour les Fêtes… et pour 2019?
Une première piste, c’est d’apprivoiser les nuances. Pour être en bonne santé, c’est faux de penser qu’il faut toujours manger uniquement de «bons» aliments et avoir une alimentation parfaite en tout temps. La «perfection alimentaire» n’existe pas et ne devrait pas être un objectif. Et de grâce, changeons de disque: les commentaires sur le poids (le sien ou celui des autres), l’habitude de se justifier quand on mange un «mauvais» aliment ainsi que l’utilisation d’expressions comme «péché gourmand», «tricherie» et «plaisir coupable» contribuent à la culpabilité.

Ensuite, l’arrivée d’une nouvelle année en incite plusieurs à prendre des résolutions. Or, il est démontré que les changements draconiens ne perdurent pas et exacerbent la culpabilité. Alors, si on décide de prendre une résolution, assurons-nous qu’elle soit réaliste. Par exemple, on pourrait choisir de faire du ménage dans ses sources d’information! Ou mieux, prendre carrément une pause de toutes ces informations nutritionnelles. Les Fêtes, c’est le moment idéal pour cuisiner, jouer dehors, s’amuser, pour passer du temps de qualité avec les gens qu’on aime. Bref, ralentissons! Et quand on mange, ralentir nous permet de déguster les aliments avec nos cinq sens et d’être plus à l’écoute de nos signaux de faim et de satiété.

«Si on mange plus qu’à sa faim durant un repas des Fêtes, est-ce grave? Non! Il y a 21 repas par semaine! Alors, quand on mange un repas ou un aliment qui nous fait plaisir, savourons-le pleinement, sans culpabilité.»

Le plaisir de manger est important. Le perdre à force de se préoccuper de valeurs nutritives peut mener à un certain désenchantement de l’alimentation selon Claude Fischler, sociologue de l’alimentation. Profitons plutôt des Fêtes pour se débarrasser de la culpabilité, célébrer le plaisir de manger… et «réenchanter» chaque bouchée!