Personnalité Caribou 2019: Fernande Ouellet et sa «petite révolution»

Si la ruse est l’art de la feinte, Fernande Ouellet, la personnalité Caribou 2019 est plutôt directe. Entière. La copropriétaire de Rusé comme un canard, touchée par cette «grosse étoile» qui s’ajoute à son cahier de réalisations, a accepté de se raconter. À travers cette histoire qu’elle écrit avec Francis Laroche, son conjoint et partenaire en affaires, elle met en lumière l’avenir de toutes ces «petites fermes», pour lesquelles elle démontre de l’optimisme.

Texte d’Hélène Raymond
Photos de Daphné Caron

36 heures! C’est le temps qu’ils ont pris pour décider de faire le grand saut et s’établir à la campagne. L’occasion se trouvait sur le Chemin René, à Granby, ils l’ont saisie.  Originaire de Grosse-Roches au Bas-Saint-Laurent, installée à Montréal à la fin d’un stage collégial en photographie, elle a d’abord vécu ce retour vers la terre sans que soit défini le projet agricole. Mais rapidement, ils ont opté pour un élevage qui offre de belles possibilités sur le plan de la valeur ajoutée, adapté à la surface et aux bâtiments acquis. C’était en 2010. Un premier lot d’oiseaux, acheté un an plus tard a permis les tests, avant la plongée officielle dans l’aventure, en 2012.

Aujourd’hui, Fernande et Francis élèvent et mettent en marché, 600 canards et 200 oies. Foies gras et oiseaux entiers vont à la restauration haut de gamme. Cuisses, gésiers confits, terrines, charcuterie sont destinés à quelques boutiques spécialisées et à la vente directe. Quant aux résidents de Granby: «Je tente de mieux répondre à la demande locale. Nous voulons reconnaître le fait que la communauté nous a soutenus, dès le jour 1 de l’entreprise.» 

Et quand ses concitoyens lui demandent: «Pourquoi servir Montréal avant nous?», elle explique que ce travail sur la valeur ajoutée les a poussés à développer un système «viable pour tous, enfants compris». Il ne s’agit donc pas de réduire les marges en grossissant la production, mais de raffiner, peaufiner produits et processus en misant sur des créneaux particuliers, sur l’excellence: «…celle du produit, de la gestion, de la maîtrise des étapes du travail. C’est la survie des petites fermes qui en dépend. Si vous êtes bons, que votre produit est exceptionnel, on vous trouvera, où que vous soyez. Ce n’est pas un but, mais un chemin», répète-t-elle avec conviction. «Et ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on manque d’ambition! Il nous faut tirer profit de la modernité. La refuser pourrait être mortel pour certains artisans.» 

Penser plus loin

Consciente, depuis le début de son entreprise, du stress subi par les oiseaux lors du voyage entre la ferme et l’abattoir, situé à l’île d’Orléans (une route de plus de 250 km), elle s’est mise en quête d’une solution adaptée aux besoins de Rusé comme un canard et d’autres entreprises du même type. En recensant tous ces nouveaux projets d’abattoirs de proximité en Europe et aux États-Unis, elle a cherché à concevoir une installation adaptée à la réalité de ces entreprises de niche et qui serait conforme aux plus hautes normes d’hygiène-salubrité, de manière à répondre à ses besoins et ceux de la Montérégie. Et, qui sait, de permettre à d’autres entreprises de naître, croître ou encore profiter de possibilités d’exportation qui viendraient à se présenter: «Ce n’est pas démon l’exportation, mais, ça ne peut être que ça», ajoute-t-elle. 

«Ce n’est pas parce qu’on est petit qu’on manque d’ambition! Il nous faut tirer profit de la modernité. La refuser pourrait être mortel pour certains artisans.»

«Le petit abattoir» est ainsi né pour corriger une lacune récurrente sur le plan de l’abattage, le Québec ne disposant que de trop peu d’établissements régionaux, adaptés aux petits élevages. Le concept, annoncé en octobre 2019 en même temps qu’une campagne de sociofinancement, démontre le caractère rassembleur de Fernande Ouellet et regroupe une poignée de complices: le chef Simon Mathys, du restaurant Manitoba, le documentariste Marc Séguin (La ferme et son état), Martin Campbell, enseignant en boucherie et Carole Verreault, spécialiste du financement des entreprises collectives.

Alors qu’ils sont – au moment de mettre en ligne – à moins de 2000$ d’atteindre l’objectif fixé, Fernande rêve déjà de voir des étudiants du Centre de formation professionnelle Brome-Missisquoi recevoir, à l’école, une formation adaptée à cette petite structure de transformation. Elle les imagine ensuite profiter d’un stage à l’abattoir avant de repartir travailler dans des installations artisanales semblables, sur le territoire. Pour que toute cette énergie mise à résoudre un problème local puisse servir à d’autres, qui sauront l’adapter à leurs besoins propres.  Si l’hiver amène des réponses positives, les travaux pourraient démarrer au printemps, pour une mise en activité à l’automne 2020. 

Quand le territoire devient champ de réflexions

Fernande Ouellet a obtenu en décembre 2018 un diplôme de maîtrise «sur mesure» en développement rural intégré, à l’Université Laval. «Habituée à la route pour m’être déplacée pour la formation théorique, j’ai pris conscience, alors qu’on rentrait à la maison après la collation des grades, de la somme de travail que j’avais dû abattre pour y arriver.» Elle reconnaît aujourd’hui que sa formation universitaire ajoute de la structure et de la compétence à sa réflexion, mais ne renie pas la valeur du geste. L’action étant la seule façon de voir où ça cloche. De comprendre les processus de l’intérieur. 

Grâce à tous ses outils théoriques et pratiques, elle imagine de nouveaux modes d’accès au territoire, des moyens à mettre en place pour permettre l’implantation et surtout la consolidation de petites unités de production, un peu partout: «J’ai espoir pour le projet d’abattoir de proximité. J’ai espoir pour la décennie qui commence. Les choses bougent, on sent une volonté de repenser les règles. Je vois aussi une ligne de valeurs qui relie plusieurs générations. Il y a de la place pour redéfinir nos modes d’intervention.» 

Fernande Ouellet fait plus qu’œuvrer pour son entreprise. Elle travaille à tirer le meilleur des systèmes, politique, économique, agronomique en posant sur le monde un regard vif et bienveillant. Et cette reconnaissance de Caribou lui sert, me dit-elle enfin, à mesurer le chemin parcouru et poursuivre sa «petite révolution», à force d’énergie, de détermination et d’espoir. 

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Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.