Le grincement de dents de François et Mélina: Où est l’esprit d’équipe mangeurs-agriculteurs?

François D'Aoust et Mélina Plante de la ferme Les Bontés de la Vallée

François D’Aoust et Mélina Plante sont propriétaires de la ferme maraîchère biologique Les Bontés de la Vallée, fondée en 2006 à Havelock, en Montérégie. Ils pratiquent une agriculture régénérative, entretiennent des sols vivants et «réensauvagent» des parties de terre pour créer des habitats afin que fleurisse un maximum de diversité. Malgré leur passion bien vivante et les résultats positifs qu’ils observent sur leur agroécosystème, le fait que le fardeau des pratiques régénératrices (aux bienfaits collectifs) repose fortement sur les épaules des fermiers leur fait grincer des dents.

Texte de Julie Aubé

Expliquez-nous en quoi vos pratiques écologiques impliquent un fardeau pour vous?
L’agriculture que nous pratiquons fait partie des solutions aux enjeux environnementaux, notamment en redonnant au sol son rôle de capteur de carbone et d’habitat pour une riche biodiversité. Nous la pratiquons par conviction: on n’a qu’une seule planète! Le problème, c’est que nous avons peine à vivre de cette agriculture dans le système économique actuel. Par exemple, plus on fait d’engrais verts et plus on entretien de zones ensauvagées sur une ferme, plus cela favorise la biodiversité, et ça marche! On voit notre milieu se régénérer devant nos yeux! Mais ce n’est pas sans impact sur la rentabilité de l’entreprise: cela utilise de l’espace et du temps que nous devons consacrer notamment aux expérimentations de pratiques régénératives.

On assume donc de façon individuelle l’impact des pratiques aux retombées positives pour la collectivité. Mais nous sommes pris dans le même système économique que tout le monde.

«Quand l’agriculteur, gardien du territoire, s’épuise ou peine à payer ses charges, il risque de disparaître… laissant champ libre à des pratiques qui carburent à la productivité plutôt qu’à intégrer des arbres pour les oiseaux ou à laisser des fleurs sauvages aux papillons.»

Les fermes comme la nôtre ne sont pas régénératives longtemps si les agriculteurs, à bout, abandonnent. Nous avons envie – besoin – de sentir qu’on est tous dans le même bateau (la même planète!), les mangeurs et les agriculteurs. On a besoin de sentir davantage qu’on fait équipe. Il nous apparaît crucial que l’agriculture et l’alimentation soient remises au cœur d’un projet collectif, et non plus autant sur les épaules de l’individu fermier.

Dans l’idée de faire équipe, il y a celle d’assumer sa part de responsabilité. Mais parfois, parler de responsabilité ça effraie, culpabilise, éloigne ou paralyse. Comment aborder la responsabilité sans décourager?
En effet, on n’aime souvent pas ça se faire parler de nos responsabilités. Pourtant, le but n’est pas de trouver des coupables, mais plutôt de se mobiliser! Nous avons été inspirés par la vision partagée par Finian Makepeace de Kiss the Ground. En décortiquant le mot anglais «responsibility», on obtient response + ability. Pourquoi ne pas considérer la responsabilité comme une «habileté à répondre», à réagir à des situations? À la ferme, nous avons plein de façons de réagir, quotidiennement et concrètement, face aux réalités des changements climatiques, de l’érosion, de la perte de biodiversité et plus encore.

Nous pensons que le sentiment de responsabilité du citoyen-mangeur a pâli avec la déconnexion qui s’est creusée peu à peu d’avec l’agriculture. À l’inverse, on est convaincu qu’un sentiment de responsabilité grandit naturellement quand on se reconnecte: c’est tellement fort ce qui se passe dans le champ, on apprend à se connaître, ça crée des étincelles et des espaces de dialogues, ça augmente le sens et la compréhension que nous sommes tous responsables les uns des autres, de notre bien-être collectif. Et de notre (seule!) planète.

Choisir ses aliments avec soins, c’est excellent. Mais aller à la ferme, c’est encore mieux?
Se rencontrer pour mieux se connaître, et devenir de bons coéquipiers, c’est nécessaire. Mais ce qu’on souhaiterait, c’est aller encore plus loin qu’une visite : on souhaite de l’engagement. Si des gens offraient du temps à une ferme de proximité, de façon régulière, hebdomadaire par exemple, pour permettre aux agriculteurs de s’occuper de la nature, ça permettrait de travailler collectivement autour d’un projet concret à la fois nourricier et régénérateur.

Nous sommes motivés pour continuer à nourrir tout en prenant soin de la nature. Comme individus-fermiers, on ne lâche pas, on continue. Mais nous aurions besoin de soutien, de mangeurs solidaires, de mains généreuses et de cœurs vaillants. Choisir ses aliments avec soin, c’est excellent; visiter des fermes, un fabuleux pas de plus; et trouver une façon de s’impliquer dans le système agricole près de chez soi pour sa valeur écologique (donc collective), ça donne espoir.