Cuisine de ruelle

ruelle montréalaise

Fermez les yeux et imaginez les appartements montréalais que vous avez déjà visités ou habités. Si les bâtiments datent de plus de 70 ans, gageons que la cuisine est située à l’arrière et donne sur la ruelle. Mais pourquoi? 

Un texte de Véronique Leduc
Illustration de Mathilde Cinq-Mars 

C’est après le grand incendie qui a ravagé Montréal en 1852 que les premières ruelles telles qu’on les connaît aujourd’hui font leur apparition. Elles sont créées derrière les belles maisons de la rue Sherbrooke, entre McGill et Crescent, pour permettre de gagner les écuries et les logements des cochers. Puis, elles s’étendent peu à peu à toute la ville, toujours dans un but utilitaire: offrir un deuxième accès aux appartements en rangées, faciliter la collecte des déchets et permettre aux colporteurs de livrer des articles aux ménagères sans avoir à passer par le salon, cette belle pièce réservée aux invités de marque et située à l’avant des appartements. 

Au début du 20e siècle, les ruelles sont pleines de vie: les enfants en font leur terrain de jeu, les mères y socialisent, les affûteurs de couteaux y offrent leurs services et les marchands y circulent pour livrer le charbon et la glace. L’accès direct à la ruelle qu’offre la cuisine a bien des avantages. Cela permet non seulement d’éviter que les marchands côtoient la visite et salissent les pièces situées à l’avant, mais cela donne aussi aux mères de famille la possibilité de surveiller leur marmaille tout en s’affairant à la préparation des repas. 

À partir des années 1960, les ruelles sont peu à peu délaissées en raison de divers changements sociaux: l’industrialisation s’accélère; les appartements disposent désormais du chauffage électrique et de réfrigérateurs, ce qui met fin à la livraison du charbon et de la glace; les femmes travaillent à l’extérieur et ont moins d’enfants. 

Pourtant, ces espaces urbains connaissent aujourd’hui un regain de vitalité et sont de nouveau investis par les Montréalais. Les 4000 ruelles de la ville se verdissent, redeviennent des terrains de jeu et accueillent parfois des potagers… auxquels on accède facilement depuis nos cuisines montréalaises. 

Ce texte est paru dans le numéro Montréal au printemps 2017.