— Dans une société obnubilée par la nourriture, comment ça se vit, le fait de ne pas aimer manger?
Sophie: Dans mon domaine – la télévision –, tout le monde est foodie. Le pire, c’est vraiment l’heure du lunch au travail. Chaque personne se permet un commentaire sur mon plat de macaroni au fromage congelé: «Sophie, tu vas grossir avec ça», «Sophie, tu ne dois pas être en forme», «Sophie, ça ne te tente pas de manger autre chose?» J’ai déjà été obligée de me fâcher. Moi, si ce n’était pas du regard des autres, j’amènerais du Chef Boyardee pour dîner au bureau.
Marie-Ève: Quand j’arrive dans une nouvelle équipe de travail, je réfléchis toujours pendant trois jours à mon premier lunch, afin qu’il ait l’air «normal». Ça me stresse énormément. Mais les remarques viennent inévitablement. Les gens cherchent une raison [à mon comportement], ou ils essaient de me guérir, ou alors ils me disent que c’est parce que je n’ai jamais goûté les bonnes choses. Ils me psychanalysent, et ça me fatigue.
Maxime: Quand j’enseigne, je mange à la cafétéria de l’école. Il n’y a pas un autre prof qui mange là, parce que c’est l’assiette la plus triste du monde. Je suis le seul avec mon petit cabaret et je n’ai aucun problème avec ça.
— Êtes-vous préoccupés par les impacts de votre mode de vie sur votre santé?
Sophie: Ça inquiète mon chum, qui m’oblige à mettre du vert dans mon assiette. Si je devais bien me nourrir par moi-même, je ne saurais pas quoi manger, parce que tout ce qui est bon [pour la santé] me déplaît. Maintenant, par contre, j’ai trouvé des trucs pour manger des légumes: je rajoute du beurre, du sel ou du fromage. Avec du fromage, il y a bien des affaires qui passent!
Maxime: Quand je suis allé vivre en appartement, l’aspect nutritionnel de mes repas, je m’en foutais tellement ! Pendant des mois, j’ai mangé des croquettes de poulet avec des patates pilées, et c’est tout. Quand l’hiver est arrivé, je suis tombé vraiment malade, parce que je n’avais aucune vitamine dans le corps. Aujourd’hui, je m’alimente bien, pas parce que j’aime manger santé, mais parce que j’aime être en santé. Si ce sont les règles du corps humain, je vais les suivre.
Marie-Ève: Pour ma part, ça ne m’a pas encore frappée. Quand ma fille a commencé à manger, j’ai fait attention, pour elle, mais je n’ai jamais vraiment appliqué ces bons principes pour moi. Chez nous, il y a un repas santé pour elle, et mon chum et moi soupons plus tard. Pour l’instant, je ne vois pas l’intérêt [de bien m’alimenter]. Je me nourris de junk food et de Pepsi, et je suis encore toute mince. Mon chum m’achète 5 caisses de 24 canettes de Pepsi chaque fois qu’il y a un spécial à l’épicerie, pour être sûr que je n’en manque pas. C’est ma drogue.
Sophie: À 40 ans, je me rends compte que je commence à prendre du poids, alors tu vois, moi, les boissons gazeuses, c’est le genre de choses que j’ai coupées, pour ma santé.
— Que pensez-vous du mouvement foodie, de la place que prend la nourriture aujourd’hui dans nos vies?
Marie-Ève: Je regarde les émissions de cuisine. J’aime ça! Mon chum est un foodie, il prend des photos de sa bouffe et il aimerait avoir son propre restaurant. Parfois, ça crée des conflits. Pas parce qu’il aime trop ça et moi pas assez, mais plutôt parce [qu’il est tanné] de tout décider en ce qui concerne les repas.
Sophie: Moi aussi, je sors avec un foodie. Et parfois, ça le fâche que je ne veuille pas goûter ce qu’il cuisine.
Maxime: Je reconnais qu’une assiette peut être belle, je reconnais que la cuisine est un art, je reconnais qu’un plat peut être vraiment bon, mais reste que dans une heure, tout cela aura disparu à jamais. Les gens qui mettent des photos de leur bouffe sur Facebook… je ne les comprends pas. Pourquoi ils prennent ça en photo? J’imagine qu’ils essaient de capturer ce moment-là. Mais moi, ça ne m’intéresse pas.
Marie-Ève: Le nombre d’heures qu’on consacre chaque semaine juste à la bouffe: réfléchir à son épicerie, aller faire son épicerie, ranger son épicerie, réfléchir à ses repas, faire les repas, manger les repas, laver la vaisselle… On enlève tout ça et on a le temps de faire tellement de choses!
— Aimeriez-vous ça, aimer manger?
Sophie: Oui! Je me le dis souvent. J’aimerais ça faire partie de la gang.
Marie-Ève: Quand je vois les yeux de mon chum lorsqu’il mange… ils s’allument! Il a tellement l’air de tripper! J’aimerais ça, tripper comme lui.