Il s’agit plutôt de maintenir tout ce petit système en place: la protection des sols pour l’hiver (cultures de couvertures, débris de jardin), l’alimentation des animaux (tout ce que nous conservons pour eux – grains, foin, légumes), la préservation des semences (récolter les graines de carottes, oignons, courges, selon les années, et conserver une partie du grain). On se projette facilement dans les mois à venir. L’agriculture nous oblige à un certain lâcher-prise, à faire confiance à la nature, mais également à beaucoup de planification. C’est un fil continu: chaque saison prépare la suivante.
Les récoltes, c’est aussi choisir le bon moment pour déterminer le mûrissement de chaque plante.
Le bon moment pour cueillir et transformer les plantes médicinales, pour la cueillette des pommes selon leur variété (les blanches qui tombent toutes avant la fin août, les pommes du champs des vaches mûres à point en septembre, celles de notre pommier qu’on nomme peaux dures, qui sont meilleures après les gelées), pour la maturité des grains, pour ce qui peut attendre et tolérer le froid et même les gelées (carottes, betteraves, poireaux).
Et quand nous nous y mettons enfin, chaque récolte est minutieuse: il y a souvent une catégorie déclassé qui s’ajoute et qui permet de maximiser les rendements. Cela s’illustre, par exemple, avec les pommes de terre: je sépare celles à manger, entreposées dans les boîtes de bois au caveau, celles que je garde pour la semence, classées par variété dans des poches au caveau également, puis les pommes de terre blessées lors de la récolte, à manger vite, dont je conserve les grosses (catégorie déclassé), puis une bonne quantité pour les cochons. Je fais toujours aussi un sac de mini patates, pour le plaisir (et pour les soupes).
C’est ma mini chaîne de tri et d’emballage, qui peut me prendre tout un après-midi pour chaque récolte. Classer, trier, préserver. Mon jardin me parle et me réconforte. J’y vois tout ce qui me nourrira jusqu’en juin prochain.
Je m’imagine que je gagne mon combat contre la course exigée par le capitalisme, en prenant mon temps et en créant mon mode vie. Mais dans les faits, je suis toujours en combat contre le temps: celui de la nature.
J’aime sentir cette urgence de devoir terminer toutes les tâches reliées aux récoltes avant les neiges. L’impression d’avoir mon sort sur les épaules. En fait, j’aime croire que tout ce que je fais est essentiel, et que les épiceries n’existent pas…