Notre terroir, c’est aussi la mer

Mon père avait l’habitude d’avaler quelques centaines de kilomètres dès l’ouverture de la pêche au crabe. Il allait aux nouvelles, rapportait des provisions. Ce grand fleuve, pourvoyeur d’images et de nourriture avait un sens pour lui et il le célébrait de toutes sortes de manières. Il avait sa façon de se l’approprier; à chacun de trouver la sienne.

Texte et photos d’Hélène Raymond

Au passage des saisons, il arrive qu’on se réveille sous la neige mais l’équinoxe, le croassement des corneilles, le chant du cardinal confirment que c’est bel et bien le printemps. À l’intérieur des cabanes à sucre, l’évaporateur gronde jour et nuit. On récolte, pompe, verse, remplit, concentre, bouille et bouille encore l’eau des érables. Quarante-trois litres d’eau pour un de sirop! Au printemps, au creux des érablières, on vit par et pour le temps des sucres.

Sur les quais de l’estuaire, on s’agite aussi. En janvier, lors d’une courte tournée de la Gaspésie, j’ai entendu près des bateaux remisés quelques bruits de scies ou de marteaux annoncer le début des radoubs. Un peu de mouvement, pas encore de frénésie. Pareil aux Îles de la Madeleine, au début mars. Au creux de l’hiver, le cœur des régions maritimes bat tranquillement. Mais au cours des dernières semaines, on a accéléré la cadence.

Le fleuve charrie encore ses glaces quand les crabiers et les crevettiers reprennent la mer. Les conditions de navigation sont rudes. Le métier est difficile, voire dangereux. Imaginez un instant: la promiscuité, le confinement, le roulis, le tangage, les manœuvres risquées, le froid, le vent, la neige… Au printemps, on vit par et pour les crustacés. Pareil dans les usines de transformation et les poissonneries.

Puis, avec les beaux jours de mai, ce sont les pêcheurs de homard qui repartent. On pourrait allonger la liste et mentionner ceux qui capturent et pêchent pétoncles, buccins, couteaux, espèces marines et d’eau douce (plus rares celles-là).

Je rêve du jour où, comme on nomme le fromager, l’éleveur, l’acériculteur, on parlera davantage des pêcheurs. Où on nommera ces femmes et ces hommes qui font vivre les régions côtières. Du jour où on ne fera pas qu’avancer statistiques, retombées économiques, guerres entre associations quand il est question de pêche.

Je rêve du jour où on entendra, de la bouche même de ceux et celles qui vont en mer ou qui transforment, décrire une saveur. Où on saura faire la différence entre les captures de début, de milieu et de fin de saison. Où on se préoccupera davantage des mangeurs d’ici en s’adaptant au marché local. Ce jour-là, on aura réussi à faire parler le Saint-Laurent comme on sait aujourd’hui faire parler la terre.

Et ce jour-là, on aura peut-être enfin compris que, malgré les effondrements de stocks, les moratoires, les erreurs de part et d’autre, nous avons une chance inouïe de pouvoir consommer des espèces sauvages, puisées dans le Saint-Laurent. Une chance qui nous impose de multiples précautions et qui nous oblige à, non pas adapter la pêche à la demande, mais plutôt adapter la demande à la pêche. En fonction des débarquements et des saisons.

Depuis 2010, des homardiers gaspésiens nous permettent de découvrir le pêcheur qui se cache derrière le festin, grâce à un identifiant fixé au crustacé. Pour O’Neil Cloutier, le président du Regroupement des pêcheurs professionnels du sud de la Gaspésie: «Il y a une complicité qui s’établit entre celui qui pêche et celui qui consomme». Sur la Côte-Nord, les Innus viennent tout juste de lancer leur marque de commerce. Keshken («première vague», en langue innue), assurera l’acheteur de l’authenticité autochtone du produit, des retombées engendrées dans les communautés, de l’application de cahiers des charges régissant la qualité et la traçabilité. Annie Gallant, la responsable de la recherche et du développement de l’ Agence Mamu Innu Kaikusseht (AMIK), affirme fièrement que le grand objectif est «d’humaniser le métier de pêcheur».

Alors que le retour du sébaste s’annonce et, peut-être à moyen terme, une reprise prudente de la pêche à la morue, que les stocks de flétan de l’Atlantique et du Groenland (turbot) ont repris du mieux, qu’on apprend petit à petit la différence entre la mactre de Stimpson et celle de l’Atlantique, qu’on découvre algues et huîtres locales, il est temps de se relever les manches pour valoriser, à sa juste mesure, cette immensité marine en manque d’interprètes.

Faut-il parler de merroir? De terroir maritime? Il y a des mots à inventer, des fêtes à imaginer, des produits transformés à développer, des espèces à découvrir et surtout, des hommes et des femmes à connaître et à mettre en valeur pour qu’enfin, on s’approprie le Saint-Laurent. Jusque dans sa démesure.

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