Nourrir Montréal, se nourrir de ses idées…

Expo 67 a nourri mes premiers souvenirs montréalais. Je découvrais le monde, la foule m’impressionnait. Aujourd’hui, j’ai mes attaches à Montréal. À chaque visite, je la découvre un peu plus et je l’espère un peu mieux. Et je souhaite qu’elle me surprenne encore.

Chronique d’Hélène Raymond
Photos de Gabrielle Sykes

Au fil des périples qui m’entraînent partout au Québec et, occasionnellement à l’étranger, on me parle souvent de Montréal; de sa force d’attraction, de son dynamisme, de son «éloignement». Un mot qui revient aussi souvent dans la bouche des métropolitains que chez ceux que nous appellerons les «régionaux».

L’éloignement est un reflet de la distance entre deux choses, par exemple deux villes. Et c’est aussi un écart autre que physique, qui ne se mesure pas en kilomètres. Si nous disposions d’infrastructures de transport qui soient le reflet de cet immense territoire, nous pourrions mieux travailler à réduire distances et préjugés. Au Québec, traverser un océan coûte moins cher que survoler le fleuve pour célébrer un début de saison de pêche… C’est tout dire.

Chez nous, il faut apprécier l’asphalte. En particulier pour atteindre ce Québec qui semble s’en aller doucement à l’abandon et qui pourrait contribuer à combler une part de nos besoins alimentaires, si on se donnait la peine de l’aider à se projeter dans la modernité en raisonnant autrement qu’en coûts de production, pour englober de véritables enjeux de développement local et durable.

L’Italie et la France, que je pense connaître assez bien, fournissent leurs capitales à partir de leurs régions. Les rizières italiennes du Piémont, les bufflonnes qui pâturent au Sud, les champs de blé de la Beauce (française), les criées des pêcheurs bretons ne sont pas délocalisables. Les produits qui en découlent «sont le territoire».

Ici, une grande part de l’activité agroalimentaire s’est concentrée autour de la métropole et nous avons oublié que nos terroirs sont des atouts.

Si les transformateurs, distributeurs et marchands maîtrisent la logistique de leur système de transport, il me semble qu’on pourrait maintenant faire de même dans l’autre direction pour mieux faire voyager des carottes du Lac-Saint-Jean, des céréales biologiques gaspésiennes, des poissons nord-côtiers fraîchement débarqués et combien d’autres denrées de masse.

Et Montréal a beaucoup à donner en échange. Ses militants, penseurs, groupes de réflexion sur la désertification et la sécurité alimentaire, le souffle de son agriculture urbaine, sa longueur d’avance en matière de jardinage collectif et communautaire ne sont que quelques-unes de ses ressources. En me promenant dans certains quartiers, j’ai souvent l’impression d’y voir plus de plantes légumières et d’arbres fruitiers que dans plusieurs banlieues du Québec. Et ce savoir populaire s’inscrit dans la modernité.

Les enjeux reliés à l’agriculture urbaine nous concernent tous et c’est au cœur de chaque village qu’on devrait implanter un jardin collectif, des arbres et des arbustes à fruits comme à noix, dont on partagerait les récoltes. Trop souvent les potagers sont cachés dans les cours de banlieue et élever deux poules relève de la désobéissance civile.

C’est vers Montréal que je reviens aux premiers jours de mai pour m’approvisionner en plants de laitues de toutes sortes. Parce je n’ai pas (encore) trouvé le temps de les produire, que les graines, en terre dans notre petit potager produiront plus tard et que les horticulteurs de mon entourage me semblent un peu timides pour ce qui est de la variété et de la disponibilité. Sa chaleur et son métissage transforment mes premières salades. Pendant plusieurs années, j’avais pris l’habitude d’y faire de courtes virées alimentaires pour m’approvisionner dans les commerces spécialisés. On stockait des produits italiens, des brioches polonaises, des fromages de lait cru importés discrètement et combien d’autres trouvailles.

Au fil du temps, les épiceries ont changé. On a vu renaître des boutiques. Des artisans se sont révélés. Aujourd’hui, Rimouski a son épicerie internationale, les microbrasseries remuent l’atmosphère des villages, quelques marchés régionaux sont si dynamiques qu’ils drainent l’offre locale. Les choses se transforment, mais rien n’est gagné pour autant.

Essayons maintenant de réfléchir dans l’autre sens. Travaillons à faire en sorte que ce qui provient des régions jusqu’à la table des Montréalais ne soit pas qu’anecdotique. Pour qu’enfin on saisisse toutes les nuances de ce climat, les promesses de ces terres à cultiver et de ces friches à remettre en culture. On a tant bûché pour les défricher! Nourrir au jour le jour une métropole est un projet qui pourrait dynamiser plusieurs fermes, enrichir la diversité et protéger des paysages. Il est vrai que nous ne réussirons jamais à raccourcir les distances. Mais on peut travailler, ensemble, à réduire l’éloignement.

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Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.