Les Jardins de Sophie, un modèle d’équilibre

François Tremblay et Sophie Gagnon.

C’est samedi. Il est tôt. Alors que nous nous parlons au téléphone, je n’ai pas de mal à imaginer Sophie Gagnon dans ses terres saguenéennes. Pendant l’appel, son conjoint François Tremblay rentre d’une nuit de travail. La journée est programmée: il faudra s’occuper des animaux, récolter des concombres, préparer la cueillette publique du cassis prévue le lendemain et s’assurer que les étals du kiosque en libre-service, nouvellement ouvert, débordent. Parce que les passants sont de plus en plus nombreux à descendre ce chemin pierreux pour s’approvisionner en direct aux Jardins de Sophie. 

Texte d’Hélène Raymond

Ce kiosque est un ajout spontané. Le seul en deux décennies, parce qu’à Saint-Fulgence, dans la vallée de l’Anse à Pelletier, on a plutôt l’habitude de planifier. Mais l’idée s’est imposée et concrétisée quasi instantanément, après avoir quitté le marché de Tadoussac. En quelques jours, ils ont converti un bâtiment qui servait de bureau, sorti une balance centenaire pour la pesée des tomates et des courges, trouvé un tableau où inscrire les prix, une petite caisse et fait confiance aux passants qui s’arrêtent aux Jardins de Sophie.

Le premier souvenir que je conserve de cet endroit remonte à 2015.  Majella-J Gauthier, professeur-chercheur à l’Université du Québec à Chicoutimi, m’avait alors expliqué ce que sont les zones microclimatiques du Saguenay. On était en février, le temps était plus doux qu’ailleurs. Si la neige s’accumulait aux contreforts de la montagne, il était évident qu’elle allait, quelques semaines plus tard, rapidement disparaître de la surface de ces jardins chauffés par le soleil de la mi-journée et abrités des vents du nord. La démonstration du géographe était claire. «Aux premiers jours de mai on est dans le champ!» se réjouit Sophie, confirmant ainsi le démarrage hâtif de la saison de maraîchage. 

Dès la première année de la ferme, Sophie, avec des jumeaux d’un an, parvenait à composer 18 paniers hebdomadaires. Aujourd’hui, pendant 16 semaines, ils comptent 200 abonnés. L’hiver, ils écoulent ce qu’ils conservent au caveau à la Coop Nord-Bio. Ils approvisionnent BIZZ, une épicerie indépendante de Saguenay, qui a quadruplé son volume d’achat de légumes locaux. Ils répondent à la demande pour des produits biologiques et locaux.  Quand Sophie déclare fièrement «On est rendus bons!», je la crois sur parole. Leur secret? L’équilibre. Tout est réfléchi à long terme. Les décisions d’affaires sont discutées. On garde le cap en rajustant le plan de match au jour le jour. Lorsqu’ il a fallu abandonner le marché public de Tadoussac pour concentrer le travail aux jardins et déployer l’agrotourisme, le choix a été rapide. Ils ont alors cédé l’étal à un jeune maraîcher.

Chaque fois que je passe chez eux, l’horloge s’arrête. Je suis impressionnée par l’ampleur de leurs réalisations.

Eux, ils affirment avoir pris leur temps en ouvrant des parcelles, en enrichissant la terre, en soignant le paysage, en construisant de leurs mains un nouveau bâtiment chaque année. D’abord la maison, puis, dans le désordre: caveau, hangars, serres. Enfin, le Saint-Sapin, un magnifique pavillon qui officialisait, fin 2017, le virage vers l’agrotourisme. Cette bâtisse qui accueille des fêtes de famille, des groupes de travail, des événements d’affaires s’est vite imposée dans l’univers saguenéen. La tendance se dessinait, ils l’ont saisie et bonifiée. Depuis juillet, Roxanne Desrosiers, une cheffe de Chicoutimi, y propose un menu cinq services, le vendredi soir. Les légumes trônent au cœur des assiettes. Ceux qui le désirent ont droit à une visite des jardins. Les 50 places hebdomadaires ont vite été réservées jusqu’en septembre. 

En milieu de semaine, la grande cuisine de transformation sert à Louis Boivin, un autre chef de la région. Il a pour tâche d’apprêter la cueillette en confitures, marinades, assaisonnements. Rien ne se perd!

Près de deux décennies plus tard, Sophie et François voient une forme de reconnaissance dans le soutien et la curiosité de la clientèle.  Et en aidant de jeunes maraîchers qui s’implantent, ces néo-ruraux, autodidactes, se réjouissent de devenir des mentors, après avoir été mentorés. 

Quant à la qualité de vie? «Elle est en haut de la liste», affirme Sophie, ajoutant que la discipline est une des conditions de réussite quand on veut, pendant plusieurs mois, abattre des journées de travail de douze heures. Quand viendra l’automne, qu’il ne restera que les fêtes de Noël à planifier et qu’ils n’auront qu’à espérer la neige: «on va chauffer le poêle!» dit-elle en riant. Et je vous garantis qu’il y aura tout près une belle pile de livres sur le maraîchage, à feuilleter lentement, en rêvant au prochain printemps. Parce qu’on n’a pas fini de rêver, dans l’Anse à Pelletier. 

Les Jardins de Sophie, 515, Anse-à-Pelletier, St-Fulgence

Classé sousChronique, Portraits

Par intérêt personnel autant que professionnel, Hélène Raymond se passionne depuis longtemps pour les questions agroalimentaires et environnementales. Après avoir animé D’un soleil à l’autre, collaboré à La semaine verte et à Bien dans son assiette à Radio-Canada, elle poursuit son travail d’animatrice et de reporter.