Les chemins sinueux de l’autosuffisance alimentaire

Autosuffisance alimentaire, légumes biosPhoto de Pascale Rémond

Village agricole du Bas-Saint-Laurent, Saint-Valérien cherche à renouer le lien entre production locale et population, en commençant par les plus jeunes. Une voie prometteuse, mais pleine de détours.

Texte et photos de Rémy Bourdillon

Un jeudi d’octobre, à midi, à l’école de Saint-Valérien, tout près de Rimouski. Comme chaque jour, la quarantaine d’enfants qui fréquentent le service de garde mangent le repas préparé par leurs parents. Mais aujourd’hui, celui-ci est accompagné d’un peu de chaleur: une soupe faite à 100% de légumes de saison achetés à sept producteurs valériennois – six petites fermes diversifiées et une conventionnelle – est servie. Dans les semaines qui suivent, un petit pain sera introduit en complément, puis une portion de végépâté. Éventuellement, l’objectif est de donner un «congé de lunch» aux parents une fois par semaine, gratuitement, tout en faisant mieux connaître le terroir et ses possibilités aux enfants.

Ça n’a l’air de rien, mais c’est le début d’un virage à Saint-Valérien, municipalité en plein boom agricole, où on trouve un mélange de fermes conventionnelles et de néo-ruraux: celui de l’autosuffisance alimentaire. Un exemple qui pourrait inspirer de nombreuses municipalités rurales du Québec, mais qui n’a rien de facile à mettre en œuvre.

Idée citoyenne, projet institutionnel

Tout part d’une idée de Donald Dubé, copropriétaire de la ferme maraîchère du Vert Mouton, située à Saint-Valérien. À l’automne 2018, il suggère que les producteurs agricoles tels que lui offrent à la population leurs invendus et leurs produits déclassés – qui n’atteignent pas les standards pour être mis en marché. «L’objectif était de rassembler le monde du village pour transformer ces aliments, explique-t-il. Je voyais cette activité comme multigénérationnelle, car c’est nos aïeux qui savent le mieux comment cuisiner et conserver la nourriture.» Surtout que Saint-Valérien dispose de l’endroit rêvé pour ce faire : son église, convertie récemment en centre communautaire, dans lequel trône une cuisine toute équipée.

«Je voyais cette activité comme multigénérationnelle, car c’est nos aïeux qui savent le mieux comment cuisiner et conserver la nourriture.»

Donald Dubé

«On a trouvé l’idée super brillante», se souvient la coordonnatrice de la Corporation de développement de Saint-Valérien, Diane Leclerc. «On a consulté les autres producteurs, et à partir de ce projet de départ plusieurs branches se sont mises à pousser.»

Tous les agriculteurs ne sont pas convaincus. S’ils apprécient l’idée de mieux faire connaître ce qu’ils cultivent, ils craignent que le déclassé leur fasse mauvaise presse. «Ils veulent montrer ce qu’ils ont de plus beau, pour qu’on soit fiers, souligne Diane Leclerc. On a aussi réalisé que le déclassé leur coûte aussi cher à produire, puisqu’il faut quand même récolter et transporter. Et il peut représenter un irritant au moment de transformer: une carotte à trois brins, c’est dur à éplucher.»

Diane Leclerc comprend donc que son village n’est pas mûr pour le projet de Donald Dubé, mais elle ne veut pas abandonner l’idée. Elle y réfléchit, le retravaille, et arrive à la conclusion que le premier lieu où l’on devrait servir les légumes locaux, c’est l’école. Elle sollicite le Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et l’Alimentation (MAPAQ), qui est enchanté par l’idée, suggère d’y ajouter les garderies privées (pour l’instant, une seule participe), et prend même en charge une partie de son salaire! «Le MAPAQ veut faire entrer les produits du terroir dans les institutions québécoises, mais c’est très dur, assure la coordonnatrice. Alors on fait en quelque sorte office de projet-pilote, avec nos petites institutions que sont notre école et nos garderies.»

Une soupe pour commencer, puis le reste des plats

Finalement, l’idée du don par les fermes est définitivement écartée, le MAPAQ ayant fixé comme condition que le projet permette d’aider financièrement ces producteurs. La municipalité achète donc des «beaux» produits des agriculteurs, comme n’importe quel (gros) client. La minuscule épicerie du village a obtenu le contrat de cuisiner la soupe, ce qui lui donne à elle aussi un coup de pouce financier. Diane Leclerc s’est rabattue sur ce choix de plat car elle a rapidement rencontré plusieurs obstacles dans son projet de préparation de repas: «On veut du zéro déchet, or avec les normes du MAPAQ toutes les portions non mangées doivent être jetées.» Avec la soupe, pas de gaspillage: Arianne, la cuisinière de l’épicerie, la met en pots qu’on ouvre au fur et à mesure.

Le projet a d’autres volets: une collation faite de crudités locales coupées par les bénévoles de la Corporation des sports et loisirs est également distribuée une fois par semaine aux écoliers. Et à l’été 2019, le terrain de jeu a pris une couleur locale: les enfants de 5 à 12 ans inscrits ont visité des fermes laitière, porcine et maraîchère du village, ainsi que la Fraisière du Bic et les Jardins de Métis, en plus de fréquenter le potager municipal situé juste derrière l’église. Un midi par semaine, ils ont préparé eux-mêmes leur dîner en utilisant le maximum de produits du coin et de saison, à la manière d’un jeu.

Au fil des semaines, les pots de soupe en surplus s’accumulent, ce qui va permettre de lancer une nouvelle activité: des soupers-causeries pour les aînés du village. De quoi assurer le volet multigénérationnel que Donald Dubé appelait de ses vœux… mais ce dernier est quand même un peu déçu qu’on soit arrivé si loin de son projet initial de cuisine collective.

«Je nous imaginais, nous les producteurs, investissant dans notre communauté en offrant des légumes. Les citoyens, eux, donnent de leur temps, et la récompense c’est ce qu’on partage, autant les plats que le lien social qu’on a créé.»

À côté de lui, Diane Leclerc le rassure, lui promettant que ça va finir par arriver: «La volonté citoyenne est là. Et comme ce qu’on a fait jusqu’à présent tourne bien, de plus en plus de producteurs m’appellent pour me dire que finalement, ils auraient des produits déclassés à offrir. Certains sont même prêts à les livrer gratuitement! Mais il faut qu’on mûrisse tout cela pour ne pas que l’organisation de la cuisine collective représente un poids trop lourd pour les bénévoles.» Saint-Valérien nous démontre que même pour un petit village agricole, s’engager sur la voie de l’autosuffisance alimentaire demande beaucoup de patience.